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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 18:23

 

 

Traite négrière : la réparation morale autant que matérielle est un devoir de l’humanité

 

Pour les descendants d’esclaves africains déportés autant que pour l’Afrique

 

Par Eugène WOPE

 

La traite négrière a causé un préjudice immense aux Africains déportés comme esclaves et à leurs descendants, ainsi qu’à l’Afrique elle-même.

Les Africains déportés et maintenus en esclavage ont travaillé durement pour leurs maitres sans recevoir le moindre salaire. Ils n’avaient pour la plupart aucun droit à la propriété (de la terre par exemple) qui aurait pu constituer l’amorce d’un processus d’accumulation leur permettant de s’extraire de la précarité. Ils ont subi une ségrégation raciale impitoyable les confinant au bas de l’échèle sociale, pouvant aller jusqu’à la négation de leur humanité. Ils ont été brutalement coupés de leurs origines sans aucun espoir de retour. Ces traitements abominables infligés sur plusieurs générations ne sont pas sans conséquence négative pour ceux qui en ont été les victimes, sur leur rapport à soi et à la société notamment.

Quant à l’Afrique elle-même, elle-a été vidée entre le 15ème et le 19ème siècle de millions d’hommes et femmes [1] jeunes et en âge de procréer, qui auraient pu lui assurer un développement plus rapide s’ils n’avaient été capturés et exilés. Les structures politiques et économiques existantes à l’époque ont été profondément bouleversées par les razzias alimentant l’abominable commerce triangulaire au profit de marchands européens et de colons aux Amériques. Ces désordres ont sans doute coûté à l’Afrique plusieurs points de croissance et fait le lit de son sous développement.

Une partie des difficultés actuelles de l’Afrique s’explique incontestablement par les conséquences de la traite négrière que l’Europe a pratiqué pendant plus de trois siècles. Il est donc fondé de poser la question des réparations. La forme que prendraient celles-ci a toujours constitué un obstacle à un examen sérieux des options envisageables. L’initiative récente du président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) Louis-Georges Tin, visant à assigner en justice la Caisse des dépôts et consignations (CDC) pour « complicité d'un crime contre l'humanité » donne un angle très intéressant pour aborder ce problème, en identifiant clairement « la victime » et « le bourreau », ainsi que la forme et un chiffrage des réparations. En effet, le CRAN va poursuivre la CDC, bras armé financier de l'Etat français, pour que la somme payée par Haïti à la France pour le prix de son indépendance lui soit intégralement restituée. Cette somme est évaluée à 21 milliards de dollars actuel, équivalent des 90 millions de francs or exigés en 1825 par la France de Charles X à l’ancienne Saint-Domingue pour ne pas l’attaquer militairement. Elle devait servir au dédommagement des anciens propriétaires Français d’esclaves et de terre pour le préjudice subi selon eux par l’indépendance de Haïti en 1804. Entre 1825 et 1946, Haïti s’est intégralement acquitté de ce qu’il faut bien considérer comme une rançon, se privant de ce fait de moyens financiers importants qui auraient pu lui permettre de soutenir son développement. Les fonds ainsi encaissés par la CDC au nom de l’Etat français seraient toujours pour l’essentiel consignés dans cette institution.

L’opposition de l’ancien président du CRAN Patrick Lozès à cette initiative est vraiment inopportune et incompréhensible. En quoi serait infondé la demande de restitution de ces sommes indument versées par Haïti à la France ? Au regard de la loi en vigueur dans la plupart des pays modernes, un tel paiement est assimilable à de l’extorsion de fonds et est punissable.

Si la France a jugée indispensable d’accorder une compensation aux colons de Haïti pour la perte de leurs esclaves, mesure qu’elle répètera d’ailleurs au bénéfice des colons des Antilles françaises lors de l’abolition de l’esclavage en 1848, elle serait conséquente avec elle-même en envisageant également une indemnisation des anciens esclaves pour les injustices qu’ils ont subies.

Pour toutes ces raisons, il serait non seulement juste que les sommes payées par Haïti lui soient intégralement restituées, mais qu’également soit versé à ce pays des dommages et intérêts pour le préjudice causé par la lourde charge de ce paiement indu qui l’a privé d’importantes ressources pour son développement, et qui explique pour une part la pauvreté de la société haïtienne entretenue et reproduite de génération en génération depuis lors.

L’action engagée par Louis-Georges Tin contre la banque CDC est justifiée et opportune. Son prédécesseur à la tête du CRAN Patrick Lozès s’égare en s’y opposant, au nom d’un besoin de « réunir et non diviser » qui commanderait que la victime pardonne au bourreau et oublie pour avoir la paix avec ce dernier. Le pardon oui, mais après que justice ait été faite, ce qui veut dire en clair : le coupable désigné et sa faute expiée.

Quand le président français François Hollande, à l’occasion de la journée nationale de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions [2], cite le poète Aimé Césaire en parlant « l'impossible réparation » de l'esclavage pour justifier son refus d’envisager cette réparation, il trahit le fond de la pensée de Césaire. Si le grand poète reconnaît que certaines injustices sont en effet irréparables, et la traite négrière fait partie de cette catégorie, il n’a nullement exclu l’idée d’en atténuer les effets par des mesures appropriées, qui peuvent être autant moraux que matériels. « Impossible » dans l’idée de Césaire ne signifie pas l’absence de réparation, mais souligne plutôt le fait qu’une réparation quelle qu’elle soit ne pourra jamais suffire à effacer le mal qui a été fait.

 

Pour l’Afrique, la réparation matérielle pourra s’articuler autour de ces points.

Sur le plan matériel.

Aider au financement de la réalisation d’infrastructures à grande échelle pour soutenir le développement du continent, afin qu’il puisse rattraper son retard. Les infrastructures à développer en priorité pourraient être par exemple :

-         Le grand barrage hydroélectrique d’Inga sur le fleuve Congo qui peut fournir une partie substantielle de l’électricité dont l’Afrique a besoin (avec une puissance à pleine capacité de plus de 40.000 Mégawatts), ingrédient essentiel en cette époque de la civilisation de l’énergie.

-         La réalimentation du bassin du Lac Tchad par transfert d’eau interbassins, au départ de certains affluents du fleuve Congo vers le lac Tchad [3], permettant d’augmenter considérablement les ressources alimentaires et aquatiques pour éradiquer les famines et freiner la désertification.

-         Le raccordement des principaux centres universitaires et industriels au câble sous-marin de fibres optiques reliant les côtes de l’Afrique aux réseaux internationaux d’internet à haute capacité, véritable accélérateur de la connaissance et de la croissance.

-         La réalisation d’infrastructures de communication transcontinentales (routes et chemins de fer) pour soutenir les échanges économiques.

Aider au financement d’un grand plan de lutte contre les pandémies qui menacent le capital humain de l’Afrique ruinant ainsi les efforts de développement, en priorité le paludisme et le sida.

Restituer le patrimoine culturel et anthropologique africain pillé pendant et après la période coloniale, sorti du continent pour être exposé dans les musés étrangers ou pour enrichir des collections privées. Il s’agit en particulier de vestiges historiques tels que :

-         Des objets sacrés africains et antiquités égyptiennes et nubiennes volées et sorties illégalement de leurs pays d’origine.

-         Des restes humains comme la dépouille de la sud africaine Saartje Baartman, dite la Vénus Hottentote, ou les têtes de maories néo zélandais, qui ont pu fort heureusement retrouver leur terre d’origine pour être conservés dans la dignité et le respect des traditions ancestrales.

Le montage financier de ces infrastructures pourra s’inspirer du plan Marshall ayant permis à l’Amérique de financer la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale dans le cadre d’un partenariat avec les Etats ainsi que les institutions financières créées à cet effet (L’OCDE notamment, Organisation de coopération et de développement économiques). L’Amérique n’a rien perdu dans l’opération, bien au contraire. Les prêts ainsi accordés ont permis aux pays européens bénéficiaires d’importer massivement des produits américains pour leur reconstruction, pour devenir par la suite des partenaires solides et riches en mesure de rembourser l’aide qui leur a été octroyée, de maintenir et d’accroitre le niveau de leurs échanges économiques sur la longue période de prospérité dite des « trente glorieuses ». Il est possible d’envisager un plan similaire et un destin semblable pour l’Afrique, sous ces conditions :

-         Acceptation par tous les pays du continent qui en sont bénéficiaires d’une gouvernance transparente de l’utilisation des fonds alloués.

-         Création d’un organisme de coopération économique réunissant les représentants de toutes les parties prenantes, pays d’Afrique et pays ou organismes apportant les fonds, pour examiner conjointement l’intérêt économique des projets d’infrastructures à financer et en surveiller la réalisation dans le cadre des conditions convenues.

-         Articulation de la politique économique des Etats autour des infrastructures majeurs ainsi réalisés.

Cette approche permet d’assurer un partenariat « gagnant/gagnant », et de lancer l’Afrique dans une spirale vertueuse de développement qui profitera à la fois aux Africains et aux pourvoyeurs des fonds investis.

 

Sur le plan moral.

La reconnaissance internationale de la traite négrière comme crime contre l’humanité, et les excuses de l’Europe à l’Afrique pour ces crimes dont elle a été le principal ordonnanceur, sont des gestes de nature à apaiser les tensions et à démontrer une volonté de parvenir à une véritable réconciliation.

L’histoire récence du monde fournit plusieurs exemples de traumatismes humains majeurs pour lesquels les victimes et les bourreaux ont du se regarder en face et se parler, pour dans un premier temps se désigner et se reconnaître comme tels, et par la suite demander pardon lorsque cela était nécessaire, subir un châtiment juste lorsque cela était également nécessaire. Il n’était pas possible de juste passer à autre chose sous un prétexte quelconque, au risque de conserver les cicatrices béantes et de rendre la réconciliation impossible. Mettre des mots et des visages sur des crimes monstrueux permet d’amorcer le processus d’apaisement à l’intérieur de soi-même, et la réconciliation vis-à-vis de la société (les autres) qui n’a pas su ou pu vous apporter la protection nécessaire. C’est cela la justification de la Commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du sud à la fin de l’apartheid, c’est le sens des procès de criminels nazis de la seconde guerre mondiale qu’aucune prescription ne protège à juste titre, et du procès des Khmers rouges jugés pour génocide au Cambodge.

 

Les réparations vis-à-vis des descendants d’Africains déportés est une question plus complexe, bien que celles-ci soient également parfaitement justifiées. La forme qu’elles peuvent prendre doit être adaptée selon les situations spécifiques. Le lourd passif de l’esclavage confère aux descendants d’esclaves africains moins de chance de réussite que leurs concitoyens descendants d’Européens. Cela se traduit notamment par un taux de chômage plus important, ainsi qu’une présence en plus grand nombre (en proportion) dans les institutions carcérales. La première étape de la réparation consistera sans doute à mettre en place des mesures permettant de corriger ces inégalités, à travers une action volontariste des pouvoirs publics pour accélérer le rattrapage.

 

Nier un crime ne signifie pas que celui-ci n’existe pas, ni ne peut constituer absolution. L’Europe doit affronter son passé d’oppresseur avec courage si elle veut s’assurer à l’avenir une réconciliation avec les peuples hier dominés par elle et qui ont subi ses outrages, mais qui demain seront en mesure d’exiger des comptes à la faveur son déclin qui a déjà commencé. Négocier la paix alors que le rapport de force lui est encore favorable, et c’est maintenant, est infiniment plus avantageux que de devoir le faire le jour où ce rapport sera inversé. C’est la voix de la sagesse, c’est cette voix que l’Europe doit entendre. En est-elle encore capable ?

 

Eugène WOPE

08/06/2013

 

[1]  Les estimations varient entre 20 et 100 millions d’Africains victimes pendant plus de 3 siècles de la traite négrière, entre le 15ème et le 19ème siècle, en incluant les personnes effectivement déportées et les personnes perdues lors des captures ou de la traversée vers les Amériques (4 personnes perdues pour un Africain arrivant vivant sur le sol américain selon certaines études).

[2]  La journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, a été instituée par la France le 10 mai.

[3]  C’est l’idée du projet Transaqua imaginé dès les années 1970, à la suite de la grave sècheresse qui sévit alors au Sahel africain

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 12:56

Mali : le Tchad doit assurer le commandement militaire de la MINUSMA

 

Par Eugène WOPE

 

Il est vital que l’Afrique joue un rôle prépondérant dans le commandement militaire de la force de 12 600 Casques bleus devant être déployés au 1er juillet prochain dans le cadre de la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), pour une période initiale de 12 mois. Parce que le Mali est un pays africain. Parce que le risque d’extension de la crise malienne à d’autres pays du continent est bien réel, par contagion. Et enfin parce que l’Afrique doit se positionner comme un acteur déterminant de la résolution des conflits du continent, afin de pouvoir peser pour son propre compte dans les nouveaux équilibres géopolitiques qui en émergeront.

Cette force de maintien de la paix créée par l’ONU doit non seulement stabiliser les villes du nord du Mali reconquises, mais également empêcher le retour de groupes islamistes armés. Elle sera donc de facto dotée d’une composante combattante. Cette disposition de la résolution onusienne est opportune, du fait de l’indigence des forces armées maliennes actuelles qui ne feraient pas le poids si elles se retrouvaient seules faces aux combattants islamistes (Al Qaeda au Maghreb Islamique « AQMI », Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest « MUJAO », Ansar Dine) ou indépendantistes (Mouvement National de Libération de l’Azawad « MNLA »).

Des forces armées d’Afrique de l’ouest et du centre, celles du Tchad sont à ce jour les seules ayant démontré une capacité à combattre efficacement sur le théâtre malien. En dehors du Tchad, le Nigéria est sans doute le seul autre pays de la région pouvant se prévaloir d’une capacité de projection de ses forces armées sur un théâtre de combats lointain, mais ce pays est déjà très occupé sur son front intérieur par la lutte contre le groupe extrémiste Boko Haram, et ses forces armées sont moins aguerries dans les combats en zone désertique. Les forces armées tchadiennes ont probablement la capacité de libérer Kidal de l’emprise du MNLA avec un appui logistique et en renseignement approprié. Cela permettrait de restaurer l’autorité du gouvernement malien sur toute l’étendue du territoire, condition indispensable au processus de normalisation du pays.

L’Afrique doit s’impliquer sans hésiter dans la résolution de la crise malienne. Mais elle ne doit pas s’y engager en ordre dispersé, au risque de subir une défaite humiliante ou de se retrouver cantonné à un rôle subalterne. Les enjeux sont importants, autant pour la paix que pour le contrôle des richesses naturelles dont le continent regorge et qui ne doivent plus désormais profiter aux seules multinationales occidentales, mais doivent également contribuer au bien être du continent [1].

C’est pour cette raison qu’il serait judicieux que les forces armées tchadiennes prennent une part significative dans le commandement des futures forces onusiennes déployées au Mali (MINUSMA). Elles peuvent conduire à la victoire militaire sur les islamistes et à la restauration de l’intégrité territoriale du Mali, un préalable indispensable à une solution durable du conflit bien qu’il ne soit pas suffisant en lui-même. C’est le sens de la demande du président tchadien Idriss Deby pour qu’un général de son armée dirige la MINUSMA. Les succès remarquables obtenus par les troupes combattantes tchadiennes sur le théâtre de combat malien légitiment une telle demande. L’Afrique serait bien inspirée de l’appuyer.

Les craintes exprimées par certains Africains que le Tchad soit le pantin de la France dans cette affaire du Mali sont sans doute exagérées. S’il est clair que la France dispose encore d’une influence significative dans les pays d’Afrique francophone dont le Tchad fait partie, et qu’elle y défend des intérêts spécifiques, il est non moins évident que les Africains en général et les Tchadiens en particulier ont eux aussi des intérêts propres en termes de paix, de sécurité et même d’influence régionale. Le président Idriss Deby du Tchad est certainement ambitieux, mais cela ne peut lui être reproché. Il tente visiblement d’élaborer une vision géopolitique cohérente pour son pays et dans son environnement régional. Ce faisant, il entre sans doute dans le cercle (encore trop restreint malheureusement) de cette nouvelle génération de dirigeants africains qui ont pris conscience qu’ils pouvaient devenir acteur de leur propre destin au lieu de le subir, qu’ils pouvaient élaborer leur propre vision du monde pour agir et non pas seulement réagir aux événements échappant complètement à leur contrôle. Les présidents Paul Kagame du Rwanda et Yoweri Museveni d’Ouganda en sont également de remarquables représentants. C’est exactement de tels dirigeants dont l’Afrique a besoin pour retrouver une place digne et respectée dans un monde concurrentiel et globalisé. Ce continent n’a que trop souffert de dirigeants sans envergure, particulièrement dans sa région centrale constituant un véritable ventre mou, à l’image du Camerounais Paul Biya aux abonnés absents de toutes les causes continentales, du Congolais Sassou Nguesso dont les avis qu’il se précipite pour donner dans différents conflits de la région ne sont entendus que par lui-même (Centrafrique, République Démocratique du Congo), ou de l’Equato-guinéen Obiang indifférent à tout enjeux n’ayant pas de caractère festif.

Quant à l’Afrique du sud, sa maladresse dans la récente crise centrafricaine, qui n’est pas sans rappeler son positionnement alambiqué dans le conflit postélectoral ivoirien en 2011 [2], et son absence dans la gestion de la crise au Mali, confirment l’inexpérience et l’immaturité de cette première puissance économique continentale en matière de politique étrangère. C’est bien dommage, car l’Afrique a besoin d’être tirée politiquement par un pays leader fort et crédible, et il aurait été légitime que le pays le plus puissant sur le plan économique assure également ce leadership diplomatique.

Dans le cadre de la crise malienne, l’Afrique a donc intérêt à s’appuyer sur les forces armées tchadiennes pour gagner en crédibilité, premier pas vers la respectabilité.

 

Eugène Wope

10/05/2013

 

[1]    http://ewope.over-blog.com/article-crise-du-mali-un-defi-africain-116604962.html

[2]    http://ewope.over-blog.com/article-sur-la-crise-ivoirienne-des-regrets-a-de-nouvelles-esperances---lecons-d-une-opportunite-manquee-81715398.html


 

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 13:10

 

Crise du Mali : un défi africain

 

Par Eugène WOPE

 

La crise que le Mali traverse actuellement est symptomatique des désordres qui risquent de se multiplier en Afrique dans les années avenirs. Du fait de la radicalisation croissante de mouvements religieux, d’inspiration salafiste pour l’islam et charismatique pour le christianisme. Du fait également de la mondialisation qui a étendu à la planète entière le champ d’action des organisations criminelles. Du fait enfin de faiblesse de nombreux états, gangrénés par une corruption endémique à tous les niveaux qui sape les bases du développement et condamne la majorité de la population à la misère.

Il est important de bien cerner les enjeux géostratégiques de cette crise, afin de comprendre la nécessité d’agir immédiatement pour en circonscrire les effets avant qu’il soit trop tard, ainsi que celle de lui apporter une solution globale et durable.

 

ENJEUX GEOSTRATEGIQUES.

Les impacts de la crise au Mali vont bien au-delà de ce pays. L’Afrique sahélienne toute entière ainsi que l’Europe sont directement exposées aux menaces qui en émergent.

 

Pour l’Afrique.

Il est clair qu’avec une sanctuarisation d’un régime islamique fondamentaliste au Mali, d’autres pays d’Afrique de l’ouest auraient été dans le viseur de ces islamistes à plus ou moins brève échéance, compte tenu de la nature agressive et expansionniste du jihadisme qu’ils professent. Cette menace ne se limite pas à l’Afrique de l’ouest. L’observation d’une carte du continent laisse apparaitre immédiatement qu’avec le Mali aux mains des fondamentalistes, un pays comme le Cameroun serait pris en tenaille et ne pourrait échapper à terme à la déstabilisation. Sur sa frontière ouest, au nord du Nigéria, sévit déjà le groupe Boko Haram qui orchestre des attentats spectaculaires et meurtriers, et qui ne manquerait pas de chercher à se renforcer par une jonction avec un état islamiste établi au Mali à travers le fragile Niger. Sur son flan est, il y a la poudrière de la Centrafrique, pays en proie à des rebellions armées récurrentes, aux incursions de braconniers à cheval lourdement armés provenant des zones troublées à la frontière soudano-tchado-centrafricaine et de fanatiques religieux de l’armée de résistance du seigneur (LRA) de l’Ougandais Joseph Kony. Il n’échappe d’ailleurs pas à un observateur attentif que cette déstabilisation du Cameroun a déjà commencé, avec les raids spectaculaires de ces braconniers dans les parcs nationaux du nord du pays qui déciment des troupeaux entiers d’éléphants pour leur ivoire, au point de menacer la survie de cette espèce dans la région. La récente prise en otage de 7 touristes français dans le parc de Waza au nord Cameroun, revendiquée par une branche du mouvement Boko Haram, renforce ce constat alarmant.

On ne peut qu’être surpris par la passivité des autorités camerounaises face à la manifestation de tous ces signes de danger, jusqu’à cette récente prise d’otages occidentaux. Cet événement douloureux a provoqué (enfin !) une réaction plus vigoureuse dont on ne peut que se féliciter, mais dont on peut se demander si elle n’est pas plus motivée par la relation spéciale d’allégeance que les pays francophones d’Afrique entretiennent avec l’ancienne puissance coloniale, que par la prise de la mesure du danger qui se concrétise chaque jour d’avantage aux frontières du pays. Il serait naïf de la part des autorités camerounaises de croire que leur pays peut être à l’abri de tentatives d’infiltration de groupuscules islamistes extrémistes très actifs chez le voisin nigérian, compte tenu de la proximité ethnique et religieuse du nord Nigéria et du Nord Cameroun. Il est plus probable que des cellules dormantes de ces mouvements radicaux sont déjà implantées sur le territoire camerounais, n’attendant que le moment opportun pour passer à l’action. Les autorités camerounaises ne semblent pas préparés à affronter cette éventualité, et c’est inquiétant.

On a parfois prêté au président Paul Biya du Cameroun, à tord de mon point de vue, la vertu de fin stratège, son silence énigmatique en presque toute circonstance donnant l’impression d’une prise de hauteur pour faire les choix les plus judicieux. Ne prenant aucun risque, il ne risque pas d’être pris en défaut, et ce faisant il maintient du même coup le pays tout entier dans un attentisme sclérosant et destructeur. Cet immobilisme ne doit pas être pris pour une posture d’introspection et de réflexion, c’est plutôt l’expression d’une indolence caractéristique de ce président, qui a réussi ce tour de force d’ériger la paresse et l’insouciance en art de gouverner. L’empressement des autorités camerounaises à diligenter toutes les actions nécessaires en vue de retrouver ces otages occidentaux honore le Cameroun et les Camerounais. Il laisse cependant un gout amer et un profond sentiment d’injustice lorsqu’on considère l’indifférence avec laquelle ces mêmes autorités traitent des affaires de disparition de ses propres ressortissants, comme l’affaire du vol du bébé de la jeune Vanessa Tchatchou en août 2011 à l’hôpital gynéco obstétrique et pédiatrique de Ngousso à Yaoundé [1] (affaire jusqu’ici non élucidée malgré les évidences de la complicité de certains personnels de cet hospice peu recommandable, et l’existence d’indices troublants sur lesquels la justice camerounaise n’a jamais cherché à se pencher sérieusement), ou la disparition mystérieuse de l’ingénieur forestier Melvin Tchamba Ngassa en mission de service au Congo Brazzaville [2], ou encore les horribles crimes rituels d’enfants et de jeunes filles qui se sont multipliés ces derniers temps à Mimboman un quartier périphérique de Yaoundé, pour ne citer que quelques cas parmi les plus saisissants.

Il est par conséquent évident que le problème malien ne concerne pas que le Mali. Au-delà des pays immédiatement limitrophes du Mali, l’Afrique sahélienne toute entière comprenant le Cameroun, constitue de fait la cible désignée de cette version africaine du jihadisme des temps modernes qui a pris pied à l’est du continent avec les islamistes Shebab somaliens, et qui s’étend vers l’ouest avec des groupuscules radicaux tels que Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Boko Haram. Cette poussée fondamentaliste est d’autant plus inquiétante que des indices laissent penser qu’elle pourrait bénéficier du soutien plus ou moins direct de certaines monarchies pétrolières du Moyen Orient, au nom d’un islam « pur » et condescendant à l’égard d’une pratique africaine multiséculaire et spécifique de cette religion. Contenir une telle menace doit constituer une priorité dans l’agenda des instances africaines, de l’Union Africaine (UA) à la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

 

Pour l’Europe.

Cette crise au Mali menace directement l’Europe en son sein ainsi que ses intérêts en Afrique. Un Mali aux mains des islamistes installerait un sanctuaire jihadiste dans le proche voisinage de l’Europe, accroissant sur cet espace le risque d’une propagation du radicalisme religieux ainsi que des attentats terroristes. Cela faciliterait en outre l’activité des réseaux de trafic de drogue approvisionnant l’Europe, dont la collusion avec les mouvements islamistes sévissant aujourd’hui au Mali est avérée. Tirant parti de l’effondrement de l’Etat malien, mal-gouverné et corrompu à tous les niveaux, ces mouvements islamistes se sont alliés aux trafiquants de drogue pour se financer, lorsqu’ils ne se livrent pas eux-mêmes directement à la contrebande de produits divers (le chef jihadiste Mokhtar Belmokhtar surnommé le « Borgne » est également surnommé « Marlboro » du fait de ses activités de trafic de cigarettes). Ils se sont également spécialisés dans la prise d’otages occidentaux en vue d’exiger une rançon pour leur libération. Ils constituent enfin une menace constante pour les intérêts économiques occidentaux dans la région (comme les mines d’uranium au Niger ou l’exploitation de gaz d’In Amenas en Algérie).

 

NECESSITE D’AGIR.

Il était donc impératif, du point de vue des Africains mais également de l’Europe et de la France en particulier, non seulement de stopper l’avancée de des islamistes, mais également de rechercher et détruire leurs bases de replis dans le Sahara, qui pourraient leur servir d’abris pour reconstituer leurs forces et revenir à l’assaut.

La nécessité d’agir était renforcée par les terribles destructions du précieux patrimoine culturel du Mali perpétrées par ces islamistes. Nous avons tous ressenti une douleur indicible à la vue de précieux manuscrits et mausolées du Mali réduits en cendre et en poussière par des terroristes ignares et fanatisés, le caractère irréparable de ces pertes donnant une allure d’apocalypse à la scène ! Ce drame n’est pas sans rappeler la destruction des bouddhas géants de Bâmiyân en Afghanistan par les talibans afghans en 2001. Ces extraordinaires vestiges historiques du Mali, multiséculaires, constituent peut-être le patrimoine ancien le plus précieux subsistant en Afrique, en dehors l’Egypte. La préservation de ce trésor historique pouvait à elle seule justifier l’usage de la force pour sauver ce qui pouvait encore l’être.

D’où l’irresponsabilité et l’aveuglement d’une certaine élite intellectuelle africaine qui s’oppose par principe à toute intervention étrangère, celle-ci constituant à ses yeux une violation de souveraineté insupportable, intolérable, et en poussant leur logique au bout plus insupportable que les destructions de prestigieux patrimoines culturels, plus insupportable que les souffrances humaines infligées par ces hordes incultes et barbares. Telle semble être la posture absurde adoptée par la romancière Calixthe Beyala, dont les prises de positions déconcertantes et même dangereuses (sur la Côte d’Ivoire, sur la Lybie, et maintenant sur le Mali) seraient d’avantage à leur place dans les romans qu’elle écrit par ailleurs de manière merveilleuse, que dans le commentaire d’une actualité qu’elle ne comprend pas. Ou de l’écrivaine et femme politique Aminata Traoré, qui fait de la dénonciation compulsive de l’occident son fond de commerce, semblant rechercher à tout prix une confrontation avec cette dernière pour exister, et qui s’est distinguée et sans doute décrédibilisée, par son soutien hâtif (opportuniste ?) au coup d’état hasardeux et irresponsable du capitaine Sanogo. Il est bien évident qu’une intervention étrangère, quelle qu’elle soit, constitue de fait une dette dont le Mali devra s’acquitter, et que la France est également motivée par la protection de ses intérêts économiques et le sort de ses otages. Mais il eût été insensé que ces considérations conduisirent à ne rien faire et à abandonner les Maliens à leur triste sort, au nom d’une souveraineté africaine qui n’a pas aujourd’hui les moyens de ses ambitions. Bien entendu l’Afrique se doit à terme d’être en mesure d’assurer sa propre sécurité. Cela n’est pas le cas aujourd’hui. A l’allure où évoluaient les choses, le Mali aurait été entièrement conquis par les islamistes longtemps avant que la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA) et la CEDEAO mettent sur pieds une force d’intervention africaine. Dans ce contexte, l’intervention française au Mali était la bienvenue, sous deux conditions : définir clairement l’objectif de cette intervention qui doit être de « faire en sorte que le drapeau malien flotte sur toute l’étendue du territoire », et préciser un calendrier de retrait des troupes françaises. La position officielle de la France s’accorde bien à ces conditions, et de ce point de vue les intérêts de la France et ceux du Mali ne divergent pas.

Cette intervention française ne résout pas complètement le problème malien, il n’est d’ailleurs ni opportun ni souhaitable qu’une solution soit imposée par la France. C’est d’abord aux Maliens de profiter du sursis procuré par cet appui extérieur pour rechercher et trouver la bonne organisation permettant à leur pays d’assurer sa propre défense et de résoudre durablement ses contradictions internes.

 

ELEMENTS INCONTOURNABLES D’UNE SOLUTION GLOBALE ET DURABLE.

La solution du problème malien devra s’appuyer sur ces éléments incontournables :

  • Restaurer l’intégrité du territoire, avec un désengagement rapide de la force militaire française pour la remplacer par une force africaine agissant dans le cadre d’un mandat clair dans ses objectifs et limité dans le temps, en attendant la reconstitution des forces armées et de police maliennes pour prendre le relais.
  • Gérer l’après-guerre. Cet objectif est le plus difficile à atteindre, mais également celui pouvant permettre d’obtenir la réconciliation de tous les Maliens et de mettre en place les conditions d’une paix durable, qui passe nécessairement par le développement.

Ces points sont développés ci-après.

 

Restaurer l’intégrité du territoire malien et l’autorité de l’Etat malien sur l’ensemble du territoire.

Une victoire militaire totale sur les islamistes est indispensable. L’action armée doit conduire à briser les reins d’AQMI dans la région, ainsi qu’à neutraliser les groupes fanatisés du MUJAO et d’Ansar Dine.

Bien que la France n’ait plus aujourd’hui véritablement les moyens de jouer tout seul son rôle historique de gendarme de l’Afrique, elle peut néanmoins apporter des appuis décisifs, notamment aux niveaux de la logistique et du renseignement, pour aider les troupes africaines à combattre efficacement les mouvements extrémistes violents qui menacent la stabilité du continent tout entier. La menace est d’autant plus sérieuse que ces derniers s’appuient souvent sur le brigandage (piraterie, prises d’otage) et le trafic de drogue pour se financer. Il est nécessaire, et c’est intérêt de l’Afrique, que cette dernière prenne une part effective et active aux combats sur le terrain au Mali. De cette manière les forces africaines pourront progressivement monter en compétence dans la lutte contre le terrorisme et les trafiquants de tous ordres qui ont malheureusement ciblé ce continent pour étendre leurs zones d’activités, profitant de la faiblesse et de la corruption endémique des Etats. C’est ainsi que les remarquables succès militaires des troupes du Tchad, qui seraient à l’origine de l’élimination spectaculaire de l’islamiste Abou Zeid et du chef jihadiste Mokhtar Belmokhtar dit « le Borgne », encore appelé « Marlboro » du fait de son implication dans le trafic de cigarettes à vaste échelle, sont de nature à donner confiance dans la capacité de l’Afrique à se doter de forces militaires capables de vaincre ce péril. Les militaires tchadiens combattent courageusement au contact des islamistes, autant sinon plus encore que l’armée française qui doit ménager une opinion publique qui supporterait mal un nombre de victimes élevé dans les rangs des soldats français.

Ces succès de premier plan font la fierté du continent. Outre l’effet qu’ils ont sur le moral des troupes, ils peuvent encourager les Africains à affirmer une plus grande autonomie par rapport à l’ancienne puissance coloniale aux côtés de laquelle ils combattent sans démériter, et leur donner une opportunité d’entamer un rééquilibrage de leurs relations avec cette dernière. L’insistance du président tchadien Idriss Deby à annoncer l’élimination de ces chefs islamistes de premier plan par ses troupes combattantes s’inscrit sans aucun doute dans cette démarche. Elle contraste avec la communication ambigüe de l’armée française et du gouvernement français sur cette question, ces derniers auraient sans doute souhaité maîtriser le timing d’une telle annonce, et peut-être étaient-ils également frustrés que de tels exploits ne soient pas à mettre au compte de leurs propres soldats ? L’efficacité des troupes combattantes tchadiennes semble même avoir surpris l’état major français, qui regarde sans doute aujourd’hui avec un peu plus de respect son homologue tchadien. Mais on ne peut exclure que cette retenue de la France soit une tactique visant à préserver la vie de ses otages aux mains des islamistes, par crainte de leur exécution en signe de vengeance. Il n’en demeure pas moins qu’un otage mort ne présente plus aucun intérêt pour les preneurs d’otages alors que vivant, il constitue un puissant moyen de chantage et une source potentielle de confortables revenus sous forme de rançon.

 

Gérer l’après guerre.

La résolution de la crise malienne passe après la guerre, par une solution politique conduisant à la réconciliation nationale ainsi qu’à des perspectives de développement pour toutes les régions du Mali. Elle devra prendre en compte en priorité les points suivants :

  • Réorganiser l’état et restaurer son autorité sur l’ensemble du territoire.
  • Prévenir et empêcher les règlements de comptes que pourraient subir certaines minorités maliennes accusées à tord ou à raison d’entente avec l’ennemi. De telles actions risqueraient de compromettre durablement les chances de trouver les compromis nécessaires pour une cohabitation durable entre les différentes communautés du Mali.
  • Prendre en compte les demandes légitimes des Touareg dans le cadre d’un dialogue incluant toutes les composantes du Mali, en particulier toutes les communautés du nord du Mali.
  • Trouver des réponses appropriées pour le développement de toutes les régions du Mali.

Une gestion réussie de l’après guerre est seule à même de créer les conditions d’une paix durable.

 

Réorganiser l’Etat et restaurer son autorité.

La résolution 2285 de l’ONU du 20 décembre 2012 prévoit une aide à « reconstituer la capacité des forces armées maliennes » pour permettre aux autorités de reprendre le contrôle des zones du nord du pays, tout en préservant la population civile. Cette résolution a ouvert la voie à l’intervention militaire de la France et des pays africains. Si la reconquête totale du pays semble à portée, l’armée et le gouvernement maliens n’ont pas aujourd’hui la capacité de maintenir les positions reconquises. Il est donc nécessaire que la communauté internationale aide le Mali dans une phase transitoire de reconstruction, par le déploiement d’une force en mesure de mener des opérations militaires pour empêcher le retour des islamistes, idéalement dans le cadre d’un mandat de maintien de la paix de l’ONU appuyé par l’UA. Le Mali doit mettre à profit ce délai pour réorganiser son gouvernement et son armée en vue de la relève.

Avant tout, il est nécessaire de neutraliser politiquement le capitaine Sanogo, à l’origine du coup d’état inutile ayant précipité l’effondrement du pays il y a un an exactement, en mars 2012. Les observateurs se sont vite rendu compte que ce soldat, qu’il faut bien considérer comme un aventurier, était moins motivé par une réelle volonté de défendre la patrie en danger, que par son opportunisme et son ambition de devenir « khalife à la place du khalife » pour tirer à son tour parti des privilèges attachés au pouvoir. Depuis lors, il n’a cessé de s’ingérer de manière intempestive dans les affaires du pays, toujours pour protéger les privilèges qu’il estime lui être dus, jamais pour défendre l’intérêt général, ses complices de la junte s’illustrant d’avantage par des actions de terreur menées contre les civils et les autorités intérimaires affaiblies, que sur le front des combats.

Une fois rétabli dans son autorité, le gouvernement légitime du Mali doit s’atteler à organiser le dialogue entre toutes les composantes de la société en vue d’établir les bases de la réconciliation et en vue de déterminer un nouveau mode d’organisation politique du pays répondant aux attentes de toutes ses composantes. La Commission Dialogue et Réconciliation (CDR) récemment constituée doit mettre sur la table de discussion tous les sujets de discorde et réunir autour de cette table toutes les composantes de la société malienne sans exclusive. Il faudra en particulier aborder sans tabou l’épineuse question de la rébellion Touareg, l’élément indirectement déclencheur de la crise actuelle. Il est clair que la forme que prendra la nouvelle organisation du pays doit être définie par les Maliens eux-mêmes. Elle ne peut être dictée de l’extérieur, par la France ou la communauté internationale. Elle doit prendre en compte les aspirations légitimes de tous les Maliens y compris les Touareg, et mettre en place les institutions appropriées pour veiller aux intérêts de toutes les communautés du pays. Cela peut passer par l’autonomie, la fédéralisation, la décentralisation des pouvoirs ou toute autre formule, mais c’est avant tout aux Maliens d’en décider. Elle doit aussi permettre de jeter les bases du développement pour l’ensemble des régions du Mali afin d’ancrer la paix durablement sur l’ensemble du pays.

 

Empêcher les règlements de compte.

La réconciliation de tous les Maliens sera facilitée si les autorités du pays parviennent à empêcher les règlements de compte et les vengeances que les combattants de la 25ième heure sont toujours prompts à exécuter une fois que la victoire se dessine. L’ONU et la communauté internationale sont bien avisés de s’inquiéter dès à présent de tels risques sur les communautés Touareg, Arabe et même Peuhle accusées à tord ou à raison d’avoir collaboré avec les ennemis du pays. Certains Maliens – de nombreux indices mettent aujourd’hui en cause des militaires maliens – volant au secours de la victoire, pourraient être tentés d’appliquer une justice expéditive à ces « traitres à la nation » désignés comme tels et livrés à la vindicte populaire. Cela s’est vu récemment en Lybie après la victoire des insurgés, ou en Irak à la chute de Saddam Hussein, ou encore en France à la fin de la seconde guerre mondiale. De tels dérapages doivent absolument être évités. Ils comportent un risque d’arbitraire très élevé, ils sèment entre des communautés devant cohabiter au sein d’un même pays les graines du cycle de la violence et des représailles qui ont parfois conduit à des drames absolus comme celui du génocide au Rwanda en 1994. En particulier, les militaires maliens soupçonnés de tels actes doivent être jugés et punis sans clémence si leur culpabilité est établie, leur peu de motivation à monter au front et au contact de l’ennemi pour le combattre aggravant leur cas.

Il faut cependant être clair. S’il est absurde de tenir ces communautés dans leur ensemble pour responsable, il est également avéré que certains de leurs membres se sont rendus coupables d’entente avec des groupes menaçant l’indépendance et la paix du Mali. De ce point de vue, il sera nécessaire que les autorités maliennes diligentent les enquêtes idoines en vue d’identifier les principaux responsables de cette trahison afin qu’ils soient jugés dans le cadre d’un procès juste et équitable. De cette manière, est assuré le devoir de protection de l’individu contre des atteintes à ses droits du seul fait de ses origines ethniques (prévenir le risque de stigmatiser un individu pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a fait), et est rappelé à tout Malien le devoir de respect et de défense de la mère patrie commune.

 

Prendre en compte les demandes légitimes des Touareg.

L’avancée des islamistes au Mali a été facilitée par des alliances hasardeuses nouées par la rébellion Touareg composée principalement du MNLA Mouvement National de Libération de l’Azawad revendiquant l’indépendance du nord Mali, et d’Ansar Dine mouvement salafiste prônant l’application de la charia au nord Mali, avec le groupuscule terroriste AQMI qui vise à constituer dans la zone du nord Mali une base de replis lui permettant d’échapper à la guerre sans merci que lui livrent les gouvernements Algérien et Mauritanien. Une partie de la communauté Touareg du Mali s’est trouvée embarquée dans cette collaboration explosive, que d’autres Maliens peuvent à raison percevoir comme de la haute trahison. La rébellion Touareg du Mali ne doit cependant pas être assimilée avec les mouvements islamistes prônant le jihad et la charia. Son origine remonte aux premières années suivant l’indépendance de ce pays en 1960, elle pose un problème récurrent et commun à la majorité des pays Africains issus de la colonisation : la difficile cohabitation de communautés différentes et parfois antagonistes au sein d’états dont les frontières héritées du colonialisme, sont dessinées de manière arbitraire. Sur cette base, il faut considérer que les revendications des Touareg sont fondées et qu’il faut les prendre en compte si on veut trouver une réponse globale et durable à la crise du Mali. Pour appréhender toutes les dimensions du problème Touareg au Mali, il est également nécessaire reconsidérer les proportions de la composition géo-ethnique de ce pays [3]. Les Touareg ne sont pas, et loin s’en faut, les populations majoritaires du nord Mali bien que leur cause soit la plus médiatisée [4]. La rébellion Touareg avec ses principaux mouvements MNLA et Ansar Dine ne représente qu’une fraction des Touareg. Ces derniers eux-mêmes ne constituent à leur tour d’une fraction de la population du nord Mali, lequel nord Mali bien que très étendu (60% du territoire), ne représente qu’une fraction de la population malienne globale. Pour être plus précis, les Touareg représentent approximativement avec les minorités Maure et Arabe 10% de la population du nord Mali, et cette dernière représente 10% de la population totale du Mali. On comprend ainsi que même dans le nord Mali, la revendication indépendantiste n’est pas généralisée. De même l’utilisation sans discernement des termes Azawad et « population de l’Azawad » peut laisser croire en l’existence d’une communauté du nord Mali homogène et surtout unanime dans sa revendication d’indépendance : ça n’est pas le cas ! Ceci ne remet pas en cause la légitimité d’une rébellion Touareg, mais illustre la complexité du problème.

Sur cette question Touareg, la France entretient une ambiguïté qui n’est pas propice à la recherche d’une solution équilibrée. Par exemple tout en parlant de relation fonctionnelle entre les troupes françaises et le MNLA dans sa traque des islamistes au nord Mali, la France semble traiter ce mouvement avec beaucoup d’égards, au point peut-être de laisser deviner une sympathie non avouée pour une solution de partitionnement bien que par convenance autant que pour des raisons tactiques, les officiels français réfutent toute ingérence dans l’élaboration de la future organisation du Mali. C’est ainsi que le refus de la France sur la demande du MNLA, de laisser l’armée malienne pénétrer à Kidal (leur propre pays) aux côtés des soldats français est un camouflet infligé ouvertement au Mali qui ne peut qu’affaiblir d’avantage l’autorité de son gouvernement (ou ce qui en reste) et conforter la défiance des factions séditieuses à l’égard de ce dernier. Cela est de nature à aggraver la rupture de confiance qui existe entre les différentes communautés du Mali. Il eût été plus judicieux que la France marque au moins publiquement son refus de céder à ce qu’il faut bien considérer comme un chantage du MNLA, même si dans le souci d’efficacité des arrangements sont trouvés pour limiter les contacts entre les forces armées maliennes et cet allié circonstanciel. Cela était à la portée de la France.

Pour apporter la bonne réponse au problème du Mali, il convient de considérer avant tout l’intérêt réel des populations dans leur ensemble. La partition du territoire en deux états indépendants est une solution possible, mais elle n’est ni la seule ni même peut-être la plus appropriée. Bien qu’une telle solution soit tentante pour certains belligérants non dénués d’arrière pensées, elle ne constitue pas la panacée. Elle peut facilement être détournée de ses objectifs pour ne servir uniquement qu’à créer une nouvelle élite s’accaparant du nouvel état sans pour autant améliorer le sort sa population, et parfois en aggravant celui-ci. Dans bien des cas le problème n’est pas l’indépendance, mais l’amélioration des conditions de vie tout simplement. Cette amélioration passe par le développement.

 

Poser les bases du développement, seule garantie d’une paix durable.

En réalité, le véritable défi auquel le Mali est confronté est le déficit de développement et l’inégalité de la répartition des richesses du pays. La rébellion Touareg est pour une bonne part la conséquence de la pauvreté et de la carence des infrastructures de développement qui frappe le nord du pays. Il est vrai qu’elle tire également sa source dans les antagonismes historiques existants entre les groupes ethniques nomades auxquels se rattachent les Touareg, et les populations sédentaires dans les régions sahéliennes. Cependant de telles oppositions ont tendance à s’estomper lorsque les conditions économiques permettent au plus grand nombre d’individus d’accéder à une vie décente.

Le développement nécessite des moyens, à la fois financiers et en infrastructure. Les pays Africains peuvent et doivent tirer un meilleur parti de l’exploitation des ressources naturelles (minières et agricoles) qui procure une part significative de leurs revenus. Ils en sont malheureusement loin aujourd’hui. Une trop grande partie des revenus générés sur ce continent est captée par les multinationales qui y opèrent. Avec la complicité d’une élite corrompue et indifférente à l’intérêt général. Une élite qui signe sans états d’âme de mauvais accords économiques, motivée par des pots de vins qui ne se cachent même plus, ou simplement par une diligence naïve et servile à l’égard de l’ancienne puissance coloniale ou de corporatismes initiatiques qui se sont considérablement développés sur le continent au cours des dernières décennies (obédiences maçonniques, cercles rosicruciens …). C’est de cette manière que peuvent s’expliquer les profits gigantesques que certaines multinationales réalisent en Afrique. Par exemple l’Afrique n’a représenté en 2011 que 25% des ventes du groupe Bolloré mais 80% de ses bénéfices [5]. Les bénéfices annuels du groupe Total dépassent 12 milliards d’euros depuis plusieurs années, provenant pour une part significative de ses activités d’extraction en Afrique noire qui représentent plus de 42% de sa production de liquides (pétroles et condensats) [6]. Cette opulence du groupe Total contraste de manière choquante avec le dénuement des pays d’Afrique où il extrait ses hydrocarbures, comme le Gabon ou le Congo, ou même le Cameroun, qui sont chroniquement à cours de financement et souvent contraints à des courbettes humiliantes pour obtenir un « petit » prêt de quelques dizaines de millions d’euros. Les contrats avec lesquels ces multinationales opèrent aujourd’hui en Afrique doivent être renégociés pour un partage plus équilibré des revenus avec les pays producteurs. Cela est possible, le Venezuela l’a fait, ce qui a permis à ce pays d’accroitre considérablement ses revenus pétroliers et de pouvoir engager de vastes programmes sociaux et d’infrastructures. La Norvège donne également un exemple de ce qu’il faut faire. La rente pétrolière a permis à ce petit pays d’à peine 5 millions d’habitants, d’améliorer considérablement le niveau de vie de ses habitants au point de le hisser parmi les plus élevés au monde, et d’amasser le premier fonds souverain au monde, estimé à 664 milliards d’euros à la fin de l’année 2012, qui met le pays à l’abri pour plusieurs générations [7].

L’exemple que le Mali doit suivre est celui du Venezuela et non de l’Angola, celui de la Norvège et non de la Guinée Equatoriale. Ainsi, le Mali pourra mettre à profit les réserves minières prometteuses du nord du pays, pour améliorer le bien être de l’ensemble des Maliens, et pour créer les conditions d’une paix durable. C’est également cette voie que toute l’Afrique noire doit suivre [8].

 

Eugène Wope

26/03/2013

 

 

[1]    http://ewope.over-blog.com/article-affaire-du-bebe-vole-de-vanessa-tchatchou-comment-en-sommes-nous-arrive-a-accepter-l-inacceptable-106996501.html

[2]    http://ewope.over-blog.com/article-mobilisons-nous-pour-retrouver-l-ingenieur-melvin-tchamba-ngassam-disparu-au-congo-107789554.html

[3]    http://col71-lesdimes.ac-dijon.fr/IMG/pdf/Population_du_Mali.pdf

[4]    http://fr.wikipedia.org/wiki/Conflit_malien_de_2012-2013

[5]    http://www.agenceecofin.com/bourses/0603-9382-l-afrique-represente-80-des-profits-du-groupe-bollore

[6]    http://fr.wikipedia.org/wiki/Total_%28entreprise%29

[7]    http://fr.wikipedia.org/wiki/Government_Pension_Fund-Global

[8]    L’espoir peut être permis par l’exemple du président ougandais Yoweri Museveni qui exige que le pétrole ougandais soit transformé sur place alors que Total veut exporter le pétrole brut : http://www.agenceecofin.com/hydrocarbures/2603-9790-total-veut-exporter-le-petrole-ougandais-mais-museveni-veut-le-transformer-sur-place

 

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

Centrafrique : la rébellion du Seleka face à son destin

 

Par Eugène WOPE

 

Disons clairement les choses. Les jours de François Bozizé à la tête de la république centrafricaine sont comptés. Il est peu probable que la rébellion du Seleka ne pousse pas son avantage actuel jusqu’à la chute du régime, son véritable objectif depuis le début. Les 2 acteurs qui auraient pu stopper leur avancée, la France et le Tchad, ont for à faire sur un autre front au Mali, ils ne se risqueraient pas à ouvrir un 2ème front en Centrafrique. Cela n’a pas échappé au Seleka, qui devrait en profiter pour en finir avec un régime Bozizé aux abois. Les forces sud africaines positionnées à Bangui ne prendront pas le risque de perdre des soldats pour protéger un régime agonisant et impopulaire s’ils peuvent faire autrement. Ils ne constitueront pas un vrai obstacle si la rébellion gagne un soutien croissant dans la population.

Cette perspective d’alternance est une bonne chose en soi. Il est regrettable que celle-ci soit obtenue par la voie des armes. Mais on peut  comprendre que l’absence d’ouverture démocratique affichée par Mr Bozizé et sa volonté de s’éterniser au pouvoir par tous les moyens malgré sa gestion médiocre du pays, n’offre comme seule alternative pour obtenir le changement que l’usage de la force.

Espérons que le nouveau régime qui va s’installer à Bangui répondra mieux aux attentes des Centrafricains. Une chose est certaine : la vie de ces derniers ne risque pas d’être pire qu’aujourd’hui sous le régime corrompu et incompétent de Bozizé. Un tel changement au contraire ouvre une petite fenêtre d’espoir : François Bozizé n’est pas la solution, cela est établi, le prochain homme fort sera peut-être, qui sait l’homme providentiel !

 

Eugène WOPE

23/03/2013

 

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 17:01

Les capacités extraordinaires démontrées par Kevin Doe, ce jeune Africain de Sierra Leone prouvent s'il en était besoin qu’il existe en Afrique même des talents capables de prendre en charge et d’accélérer le développement de ce continent, comme le montre cet excellent article du site Huffington Post :

De tels exemples devraient inspirer la mise en place partout sur le continent d'un programme volontariste et ambitieux de détection et de perfectionnement de talents pour les mettre au service du développement de ce continent.

Cette recherche devra englober tous les secteurs d’activité, incluant le sport, les arts, les technologies. Il est crucial de ne pas se limiter aux personnes issues des structures académiques classiques (communément appelées "intellectuels"), mais d’étendre l’exploration dans tous les milieux sociaux où les acteurs trouvent parfois des solutions très ingénieuses aux problèmes auxquels ils sont confrontés quotidiennement. Tel est le cas de ce jeune Kelvin Doe.

Parallèlement, il faudrait développer en Afrique des infrastructures permettant d’accueillir ces talents et de mettre à leur disposition des moyens matériels et humains pour perfectionner localement leurs initiatives pour en faire des vecteurs de développement. Un soin particulier doit être apporté à la préservation de la prime aux inventeurs, par exemple sous la forme d’une participation aux brevets qui seraient issus de leurs découvertes. De cette manière, il sera possible de limiter le risque de fuite des cerveaux qui est très élevé lorsque ces talents sont conduits à aller se perfectionner dans les universités étrangères en occident.

 

Il est urgent de systématiser partout sur le continent la recherche et l'accompagnement de talents prometteurs, ceux-ci peuvent permettre d'accélérer son développement en créant de la croissance et des opportunités d'emplois.

 

Voici quelques exemples marquants parmi d'autres de découvertes extraordinaires réalisées en Afrique par des Africains talentueux  :

Bel exemple d'initiative de production et de développement intelligent, durable, peu coûteux, respectueux de l'environnement, valorisant les ressources locales (naturelles et humaines),  initié par un fils d'Afrique, Godfrey Nzamunjo, ingénieur électronicien de formation qui a quitté le confort de son laboratoire californien pour développer en Afrique cette unité très ingénieuse de production maraîchère et de pisciculture. L'expérimentation sur le terrain plutôt que les conférences. L'action plutôt que le discours. Voilà ce qu'il faut valoriser en l'Afrique. Il est encourageant de savoir que des expériences similaires sont en cours dans plusieurs autres pays en Afrique. Elles pourraient aider à atteindre l'autosuffisance alimentaire du continent, tout en procurant des revenus financiers substantiels à de nombreuses familles.

 

Deux garçons de 14 ans ont conçu et développé une méthode de culture sans terre, utilisant compost et déjections de poules. Ils ont remporté un concours organisé par Scientific American. A défaut de susciter de telles vocations, il serait tellement opportun que nos états saisissent la balle au bon et soutiennent par un financement et la fourniture de facilités matérielles de si belles trouvailles. Bravo à ces jeunes qui honorent l'Afrique.


Eugène Wope

23/11/2012

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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 15:12

 

Réconcilier l’Afrique avec ses forces vives : tel est le prochain défi

 

La conquête du progrès et du bien être du continent ne peut faire l’économie de l’implication d’acteurs africains

 

© Article paru sur GerminalNewspaper.com le 24/07/2012

Par Eugène WOPE

 

Aujourd’hui, l’Afrique ne participe que de manière très marginale aux grandes décisions régissant le fonctionnement du monde, même lorsque celles-ci impactent en premier lieu ce continent et ses habitants. Alors que l’abondance des ressources de son sol et de son sous-sol aurait dû lui assurer une prospérité et une position d’influence, ce continent semble au contraire éprouver les pires difficultés à en tirer profit. Cela conduit à ce paradoxe d’une majorité d’Africains durement frappée par la misère au milieu de richesses immenses. Peu de pays africains ont la capacité de résister à la moindre crise, qu’elle provienne de phénomènes naturels (inondation, criquets, sécheresse ...) ou d’exactions humaines parfois perpétrées par un groupe réduit d’assaillants déterminés (extrémisme religieux, activités mafieuses de tous genres : trafic d’armes et de drogues, piraterie maritime, contrebande transfrontalière …). Les richesses dont la nature a abondamment doté l’Afrique profitent pour l’essentiel à des acteurs extra continentaux, qu’ils soient occidentaux ou comme depuis peu originaires des pays émergeants (Chine, Inde, Corée du sud, Brésil notamment). Ces nouvelles puissances, dont certaines étaient il y a cinquante ans moins développées qu’un pays tel que le Sénégal [1], ont réussi en quelques décennies à se hisser parmi les nations les plus développées, avec pour corolaire une amélioration significative du niveau de vie de leurs habitants. Elles ont pu de cette manière renforcer leurs capacités d’influence et de résilience, reprenant ainsi progressivement le contrôle de leur propre destin. Les peuples de ces pays ne sont pas plus doués ni plus travailleurs que les Africains. Le secret de la réussite de ces pays tient avant tout à leur capacité à mobiliser le génie créatif et la force de travail de leur peuple pour servir prioritairement leur propre développement. Pour le moment, l’Afrique noire n’a pas réussi cette convergence, sous l’effet conjugué de deux facteurs. D’une part, une proportion significative, trop importante, du potentiel humain déserte ce continent. D’autre part, l’élite restée sur place succombe massivement à la prévarication et la tentation d’enrichissement rapide dans un contexte de corruption et d’impunité généralisées, n’hésitant pas pour ce faire à brader des pans entiers du patrimoine national et à mettre en péril la vie des individus [2]. Cette double défection (exode des compétences et défaillance de l’élite) prive malheureusement le continent des ressources les plus indispensables à sa transformation, et explique pour une large part son retard et sa vulnérabilité.

La réconciliation du continent avec ses forces vives est indispensable à son développement, elle constitue même le défi le plus urgent que l’Afrique doit relever pour être en mesure de combler son retard et de reconquérir son indépendance.

Il faut être clair tout de suite sur ce point : aucune loi ne pourrait par elle-même suffire à satisfaire cette exigence ; il est tout aussi illusoire de compter sur le seul appel au sens du devoir, à l’amour de la patrie, à l’esprit de sacrifice ou à toute autre haute valeur morale pour y parvenir.

Une approche plus pertinente, qui s’inspire de la démarche médicale, consiste dans un premier temps à considérer les manifestations observables de ce divorce entre l’Afrique et les Africains. Puis à remonter à des « causes » pouvant alimenter de tels désordres. Enfin à proposer un « traitement » approprié, à travers des recommandations devant permettre de retrouver la pleine implication du potentiel humain africain au développement du continent. Ainsi, les points suivants sont successivement abordés :

  • Conjurer les comportements régressifs qui conditionnent les Africains à pratiquer le déni systématique de leur propre mérite, au point de préférer souvent la copie proposée par l’occident à l’original même meilleur, qui serait produit par un Africain. Par stupidité, mais également par facilité, snobisme ou cupidité. Cette dépendance à la consommation de biens et services d’importation enferme l’Afrique dans un rapport d’allégeance et d’infériorité vis-à-vis de ceux qui les produisent, la privant au passage de la valeur ajoutée générée par ces productions [3]. Elle diminue également la motivation des Africains à se doter des capacités de production locale qui seraient également génératrices d’emplois.
  • Débusquer les principales formes d’aliénation mentale qui dévalorisent l’image de soi et exacerbent l’opposition des individus. Elles entravent l’agrégation des énergies pour atteindre le seuil critique où l’effet de masse rend l’impact collectif supérieur à la somme (ou la simple juxtaposition) des individualités.
  • Explorer les pistes permettant de restaurer l’attractivité de l’Afrique pour les Africains, afin de ralentir la tragique fuite des cerveaux qui prive ce continent d’acteurs indispensables à son développement. Motiver les Africains de la diaspora de plus en plus nombreux, compétents et matériellement nantis, à retourner en Afrique pour y investir constitue un enjeu majeur.

REFLEXES DE LA DEPENDANCE.

La fascination à bien des égards excessive que l’occident exerce sur l’Afrique engendre et nourrit cette dépendance. Le mythe d’un occident terre de cocagne enflamme les rêves de la jeunesse africaine avec d’autant plus de vigueur que la situation sociale s’est considérablement dégradée dans de nombreux endroits sur le continent, et que le formidable développement des télécommunications et de l’Internet inonde la planète, jusque dans les endroits les plus reculés, d’images d’un ailleurs idéalisé. La bataille des images est d’autant plus inégale, en l’absence d’une production locale africaine significative proposant ce regard alternatif indispensable à une appréhension équilibrée du monde. Ce formatage médiatique conditionne une grande partie de la jeunesse à se focaliser sur l’espérance d’un prochain départ hors du continent, bien souvent toute affaire cessante, avec une détermination qu’aucune frontière n’arrête, qu’aucune loi ne dissuade, qu’aucune démarche ne décourage. Cette frénésie du départ ne touche d’ailleurs pas seulement la jeunesse, elle agite toutes les couches sociales, du chômeur au cadre d’entreprise, de l’illettré au diplômé d’études universitaires. Les forces vives sur lesquelles l’Afrique doit s’appuyer pour son développement désertent ce continent en masse, le plus souvent sans projet de retour. Cela conduit à un éparpillement des familles dont les méfaits commencent à devenir incontrôlables. Les parents restés en Afrique sont contraints de vieillir dans la solitude, loin de leur progéniture. Pour s’en approcher, certains d’entre eux se résolvent à s’exiler en occident, où ils doivent recommencer leur vie dans un milieu complètement étranger par le type de population (blanc en majorité), la culture, le climat (tempéré et froid une partie de l’année). Il apparait clairement que ce nouveau modèle de la famille africaine éclatée aux quatre coins du monde n’est pas supportable à long terme. Il ne peut être que transitoire, et il est crucial de jeter les bases d’un autre modèle social centré sur la mise en œuvre en Afrique de ressources africaines.

Les Africains eux-mêmes contribuent à alimenter le mythe d’un occident terre d’Eden. Certains d’entre eux qui y vivent sont tentés d’en mettre plein la vue au cours de leur séjour en Afrique, veillant particulièrement à montrer par un train de vie dispendieux que leur vie y est facile et aisée. Ces flambeurs n’hésitent pas par exemple à engager avec une insouciance calculée des sommes extravagantes en frais de téléphone mobile (particulièrement chers en Afrique), en frais de bouche et de loisir. Toutes leurs gesticulations n’ont qu’un but : entretenir le statut à part et privilégié que l’occident est sensé conférer à tous ceux qui y vivent. Les intellectuels africains ne sont pas en reste. Bien que résidant en Afrique, nombre d’entre eux respirent et vibrent au rythme de la vie intérieure des pays occidentaux dont ils commentent assidument et abondamment l’actualité, même parfois lorsque celle-ci n’a que peu de rapport avec l’Afrique.

De nombreux autres exemples de cette sorte de schizophrénie comportementale peuvent être cités. Les matchs amicaux de préparation de grandes compétitions internationales de football, même lorsqu’ils opposent deux équipes africaines, se tiennent souvent en dehors du continent (en Europe notamment). Les sélectionneurs de football des équipes nationales des pays d’Afrique sont dans une écrasante majorité européens et Blancs. Ce choix délibéré des pouvoirs publics africains est d’autant plus surprenant que de nombreux sportifs noirs écrivent depuis des décennies quelques unes des pages les plus glorieuses des équipes nationales et clubs européens. Les événements culturels majeurs en Afrique noire francophone sont souvent organisés dans les centres culturels français, structures destinées avant tout à promouvoir le rayonnement culturel de la France dans le monde, pas celui de l’Afrique [4].

Signalons enfin cette circonstance aggravante : la méfiance de la classe dirigeante vis-à-vis du savoir, de la compétence, du talent de ses propres concitoyens, qualités qui sont perçues à priori comme une menace pour les situations acquises et non comme un levier de progrès. Cette méfiance est telle qu’elle conduit parfois le pouvoir politique à tenir les cadres les mieux formés d’un pays à l’écart des responsabilités, et à préférer leur éloignement et leur exil [5], privant ainsi le pays de ses meilleurs atouts pour son développement.

 

Tous ces désordres traduisent une perte du lien affectif des Africains avec l’Afrique. Ils conduisent fatalement à une aliénation mentale dont un des effets les plus pernicieux se traduit par un trouble du rapport à soi, illustré à travers l’examen des quelques cas suivants, non exhaustifs mais suffisamment représentatifs :

  • La « dictature » du cheveu lisse chez la femme noire.
  • Le « problème » du métis de Noir et de Blanc.
  • Le rapport de l’Afrique à la traite négrière.
  • Le « malaise » de l’affaire DSK / Nafissatou.

TROUBLE DU RAPPORT A SOI.

Cheveux lisses : que cache le défrisage intensif des cheveux crépus chez la femme noire?

La généralisation de ce mode de coiffure est telle qu’on en vient presque à oublier que la femme noire vient au monde avec des cheveux naturels autant frisés que ceux de ses congénères masculins. Donner une apparence lisse à des cheveux crépus ne pose aucun problème en soi, cela peut même parer de belle et convenable manière (lorsque le coiffeur a réussi son travail). Cependant, le choix systématique de ce mode de coiffure par une majorité de femmes noires de tous les continents jette un trouble quant aux motivations esthétiques qu’elles avancent généralement. Est-ce un effet de mode, sans doute un peu. Mais il convient de tenir compte du fait que les descendants d’Africains en Amérique, aux Antilles, au Brésil, qui imposent souvent le « La » en la matière, sont métissés et évoluent dans des sociétés qui, bien qu’ayant aboli depuis des lustres l’esclavage, restent marquées par les réminiscences d’une hiérarchisation raciale plaçant le "caractère caucasien" au sommet de la pyramide. Est-ce la pression de la majorité blanche, sans doute parfois dans des environnements à majorité blanche, mais comment expliquer la prédominance de la coiffure lisse également en Afrique? Il est rassurant en tout cas de constater qu’un mouvement tel que Nappy [6] se soit constitué pour revaloriser le cheveu naturel chez la femme noire, et le reconsidérer comme une alternative valable de l’exigence de beauté.

 

Métis de Noir et de Blanc.

Une ambiguïté apparaît souvent dans le positionnement de nombreux métis de Noirs et Blancs dans le « ni-ni » : je ne suis ni Noir ni Blanc. Peut-être est-ce une sorte de réflexe de protection permettant de ne pas désobliger l'une ou l'autre des parties, compte tenu du différentiel de « statut » entre ces deux races suite aux trois derniers siècles de domination esclavagiste puis coloniale que l’occident à infligés à l’Afrique. Un tel positionnement n’est pas tenable. En dehors du fait que le métissage entre les races humaines ne produit pas une espèce différente, il est également scientifiquement établi que les facteurs génétiques de différentiation raciale sont infimes en comparaison du patrimoine génétique commun et partagé par tous les hommes. De ce fait, un métis de Noir et de Blanc a toute la légitimité pour se considérer autant comme un Blanc que comme un Noir. S'assumant complètement comme tel, il n'a aucune obligation de faire un choix entre ses deux héritages. Il doit donc abandonner le "ni-ni" pour le "oui-oui" (je suis Noir et je suis Blanc). Et s’il décide malgré tout de faire un choix parmi ses deux formes d’ascendance et d’assumer ce choix, c’est également son droit et il ne doit avoir aucun besoin de le justifier.

 

Le rapport à la traite négrière.

Certaines idées reçues qui ont de l’écho y compris auprès de Noirs visent à culpabiliser les Africains par rapport à la traite négrière. Elles sont généralement promues par des idéologues Européens nourrissant des arrières pensées, et qui cherchent en quelque sorte à partager le poids de la culpabilité en le diluant dans un « on est tous coupables », négriers européens et Africains eux-mêmes. Le caractère manipulatoire de ces positions est évident, on peut le comprendre en établissant un parallèle avec la France sous occupation nazi. S’il est avéré que certains Français ont collaboré avec les forces occupantes allemandes à cette époque, cela ne fait pas pour autant de tous les Français des tortionnaires nazis : la France était sous occupation et la majorité des Français était victime de cette situation. Pareillement, les négriers ont trouvé en Afrique des complices motivés par la cupidité et également par la contrainte, pour les appuyer dans leur commerce abject. Il est toujours possible de trouver des hommes à corrompre, lorsqu’on est disposé à y mettre le prix. Il faut donc tordre le coup à ces idées révisionnistes et rétablir clairement que dans ce funeste commerce triangulaire, il y a eu une victime : l’Afrique et les Africains déportés, et un bourreau : les pays d’Europe et d’Amérique ayant tiré partie de ce commerce honteux pour s’enrichir considérablement et pour se développer. Cette clarification est indispensable afin d’assainir certains aspects des rapports entre les Africains et leurs cousins déportés vers les Amériques, qui peuvent être pollués par cette fausse propagande d’une connivence imaginaire que les Africains auraient entretenus avec les négriers.

 

A propos de l’affaire DSK / Nafissatou.

Sans prendre aucun parti dans cette affaire, cela n’est pas mon propos, je reste néanmoins stupéfait par la réaction de nombreuses femmes africaines, qui ont dès le départ suspecté Mme Nafissatou Diallo de mensonge, refusant sans ambages d’accorder à cette dernière le bénéfice du doute que pourtant elles concédaient sans difficulté à Dominique Strauss Kahn. Les arguments le plus souvent avancés sont :

  • « On se connait » sous entendu : nous savons toutes que nous sommes des menteuses. Un tel cliché a quelque chose de choquant.
  • « Je l’aurais mordu », sous entendu : Nafissatou ne l’a pas fait, donc elle était consentante.
  • Certaines reprochent à Nafissatou d’avoir brisé l’ascension d’un homme brillant à qui la présidence de la république française tendait les bras. Mon sentiment est que même un tel destin ne peut pas donner un blanc sein pour un acte de la nature de celui qui est reproché à DSK.

Tous ces arguments ne restent que des suspicions, ils ne sont pas suffisants pour juger objectivement de la culpabilité de l’une des parties. Cependant, leur parti-pris à charge pour Nafissatou est frappant et semble traduire une certaine ambivalence de la femme africaine et une difficulté de son rapport à soi. En déniant la présomption d’innocence à Nafissatou, à laquelle pourtant elle s’identifie au point de prétendre connaitre intimement ce qu’aurait dû être sa réaction normale, elle n’exprime pas une position équilibrée dans cette affaire. Pourtant de nombreux éléments existent pouvant corroborer une possible agression. Il ne parait pas incongru de considérer que la plaignante ait pu perdre une partie de ses moyens, et être tétanisée par la crainte de perdre son précieux travail, lorsque cet homme riche et puissant (il peut se payer une chambre d’hôtel à 5000 dollars la nuit !) l’a prise par surprise. Egalement, je ne puis imaginer que des prestations sexuelles tarifées soient une pratique courante des personnels de services dans les grands hôtels de classe internationale, parce que de tels établissements y risquent leur réputation, et parce que les personnes qu’ils accueillent ont en principe les moyens matériels de se payer des callgirls professionnelles pour assouvir leurs phantasmes.

Les contradictions existentielles que nous venons d’examiner, qui se conjuguent avec la mauvaise gouvernance des Etats, conduisent à un désamour de l’Afrique et à une fuite massive des talents hors du continent. Ce phénomène va en s’accentuant et prolonge dans une sorte d’enchainement catastrophique les ponctions de forces vives inaugurées à la période de la traite négrière. Retrouver l’attractivité du continent aux yeux des Africains devient un impératif et le principal défi à relever.

 

RETROUVER L’ATTRACTIVITE.

Attirer et maintenir en Afrique les Africains les plus talentueux est une condition indispensable à l’émergence du continent. La lutte contre la fuite des cerveaux ainsi que leur mauvais usage doit être érigée au rang de priorité absolue. Dans cet optique, il convient de dénoncer l’hypocrisie de certains pays occidentaux comme le Canada ou les Etats-Unis, qui ont mis en place une politique très agressive pour attirer des personnels qualifiés (ingénieurs, universitaires, médecins …) provenant en partie de pays Africains, tout en prétendant dans le même temps aider ces pays à se développer. S’ils tels étaient leurs véritables intentions, ils s’abstiendraient de piller délibérément les compétences issues de ces pays compromettant ainsi leur développement.

Pour motiver ces Africains talentueux à rester sur leur continent ou à retourner y travailler, il faut que l’Afrique puisse leur offrir des opportunités d’emplois en quantité et en qualité suffisantes ainsi qu’un cadre juridique propice à encourager l’initiative des individus et à garantir la protection des droits de ces individus ainsi que de leurs biens. L’immensité des besoins à satisfaire (presque tout est à construire ou à améliorer) ouvre un champ d’opportunité illimité. Ce cadre juridique doit être accompagné par le développement des infrastructures de base indispensables, notamment sur les plans de la santé, l’éducation, les communications. La construction des infrastructures doit privilégier les approches HIMO (à haute intensité de main d’œuvre) afin de favoriser la création d’emplois et de laisser en même temps aux opérateurs locaux le temps de monter en compétence pour prendre progressivement une plus grande part dans ces travaux. Enfin des éléments accélérateurs existent, pouvant permettre de hâter et d’amplifier la transformation conduisant à l’émergence de l’Afrique au cours de ce 21ème siècle.

 

ACCELERER LE CHANGEMENT.

Pour accélérer la transformation du continent, il convient de répertorier et de reproduire les exemples de réussite qu’il est possible d’y trouver ici et là, ainsi que les orientations permettant d’inscrire le développement dans une démarche endogène afin de mieux maîtriser son processus.

 

Répertorier et reproduire des exemples réussis.

Sans prétendre à l’exhaustivité, nous pouvons citer des éléments qui montrent que le continent dispose dès aujourd’hui de ferments qui ne demandent qu’à être exploités avec application et détermination pour créer les conditions de son décollage. La production artistique et littéraire [7] est indéniablement en plein essor, et sur certains aspects on peut considérer que le chemin n’est plus très long où les productions africaines pourront se hisser au niveau des standards internationaux. L’envol de la production audiovisuelle ivoirienne en est un exemple frappant [8]. L’ancrage démocratique d’un nombre croissant de pays en est également un autre, il doit être poursuivi malgré quelques régressions observées ici et là, afin de libérer complètement les forces productrices à travers la transparence de la gestion et la bonne gouvernance. A cet effet, l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants politiques visionnaires, à l’image de Paul Kagame au Rwanda ou de Jerry Rawlings au Ghana, a permis de lancer leurs pays dans une dynamique de développement et de modernisation sur la base d’institutions solides, opérationnelles et crédibles. Ces dirigeants proposent des exemples convaincants de voies à suivre.

De la même manière les orientations suivantes peuvent permettre de mieux maîtriser la transformation de nos sociétés par une approche basée sur le génie propre de nos peuples, réadapté si nécessaire aux exigences de la modernité.

 

Utiliser en priorité les ressources endogènes.

L’observateur est étonné par le peu de cas qui est fait des savoir-faire traditionnels, trop vite reléguées au rang péjoratif de « bricolage » ou d’archaïsmes incompatibles avec les temps actuels. Pourtant certaines techniques ancestrales, ou simplement de bon sens, proposent des solutions ingénieuses et efficaces, pouvant améliorer considérablement de nombreux aspects de la vie quotidienne si elles venaient à être diffusées et imitées (en agriculture, en médecine, en travail du bois, en technique de récupération …). Dans le domaine de la médecine par exemple, il est indispensable de mettre en place une académie visant à répertorier, valider, et diffuser les techniques et connaissances médicinales basées sur les plantes et les recettes traditionnelles élaborées au fil d’une longue proximité avec la nature et qui peuvent constituer une alternative crédible et un complément à la médecine moderne, tout en étant moins couteuse et mieux maîtrisée. Les programmes de radio ou de télévision pourraient s’enrichir et se diversifier via des séquences consacrées à de tels sujets et conçues de manière à être en prise avec les préoccupations quotidiennes des personnes.

La généralisation de l’usage du pidgin dans un pays comme le Cameroun pourrait permettre d’atteindre un large niveau de diffusion des connaissances, bien plus qu’avec les langues occidentales (Anglais ou le Français par exemple) peu maîtrisées à large échelle. En effet contrairement à ces dernières, le pidgin est compris et parfaitement utilisé quotidiennement par l’immense majorité de la population de ce pays.

Les valeurs qui fondent les traditions africaines et leur originalité ne doivent pas rester que des concepts abstraits célébrés par des poètes et chantres de l’africanité, elles doivent être traduites dans des faits concrets au bénéfice de la collectivité. Au cœur de ces valeurs on trouve la solidarité. Celle-ci doit pouvoir s’exprimer à l’occasion de nombreuses catastrophes qui s’abattent sur le continent (guerre, famine, épidémie, inondation …). Bien qu’en tant qu’Africain je sois reconnaissant aux nombreuses ONG occidentales qui interviennent fréquemment dans ces crises, je demeure frustré et peiné que très/trop peu d’acteurs africains y participent aux opérations de secours. La raison n’est pas uniquement financière, elle tient surtout au manque d’organisation et de volonté tant des pays africains concernés que des ONG elles mêmes (occidentales pour les plus importantes). J’ai toujours été frappé par les moyens considérables que ces dernières sont obligées de consacrer à la logistique et l’organisation d’interventions lointaines. Ces moyens ne seraient probablement pas nécessaires si les ressources locales étaient recrutées et utilisées en priorité. Par exemple, le salaire d’un médecin local, même bonifié, restera toujours largement inférieur aux frais générés par son homologue occidental expatrié. Ce recentrage sur les ressources locales aurait en outre l’avantage d’enrichir le niveau d’expérience de ces médecins locaux, tout en les rendant plus autonomes lors de prochaines catastrophes.

 

EN CONCLUSION. Il est urgent de motiver les Africains à agir pour eux-mêmes et non pour plaire à l’occident ou pour obéir à ses injonctions. Pour cela, le culte de l’excellence et du mérite doit être replacé au cœur des exigences qui s’imposent à chacun. C’est de cette seule manière que les Africains pourront porter l’attention nécessaire aux intérêts réels de l’Afrique et créer les conditions de la prochaine émergence de leur continent. En consacrant ses meilleures ressources humaines et matérielles à sa propre construction, l’Afrique pourra apparaître au cours de ce 21ème siècle comme la nouvelle frontière d’opportunités et de croissance, cette fois ci à son propre profit.

 

Eugène Wope

23/07/2012

 

 

[1]    Au cours des 50 dernières années, la Corée du sud, au départ classé parmi les pays les plus pauvres du monde, avec un PIB par habitant inférieur à celui du Sénégal, s’est hissée parmi les premières économies du monde (premier constructeur mondial de navires, le cinquième producteur d'automobiles et le sixième producteur d'acier …) : http://www.wto.org/french/news_f/sppl_f/sppl115_f.htm.

Pareillement, le Vietnam est passé en une vingtaine d’années du 31ème producteur mondial de café au 2ème rang actuellement, quand dans le même temps le Cameroun a vu sa production divisée par plus de 3 sous les effets conjugués d’une gestion calamiteuse des coopératives agricoles ainsi que de la politique agricole elle-même.

[2]    A titre d’exemple, les Camerounais ont découvert récemment avec sidération le scandale de corruption ayant conduit à l’accident et la destruction des avions Boeing 737 et 747 de la compagnie aérienne nationale CAMAIR, causant la mort de 71 personnes et précipitant la faillite de cette compagnie qui condamnait des centaines de familles au chômage :

http://ewope.over-blog.com/article-cameroun-les-lettres-ouvertes-de-m-marafa-hamidou-sont-un-atout-106672382.html

[3]    Le cas du mouvement de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) lancé par la jeunesse des deux rives du Congo est emblématique à cet égard. Les adeptes de cette mode non seulement dépensent des sommes extravagantes pour se vêtir chez les grands couturiers occidentaux (Français, Italiens, Japonais …), mais ils assurent également auprès de la jeunesse congolaise et africaine une promotion gratuite de leurs marques. Cette pratique ne génère aucune retombée économique pour l’Afrique, elle contribue même à accentuer le déséquilibre de sa balance commerciale.

[4]    L’appauvrissement inquiétant de la vie culturelle dans de nombreux pays à l’instar du Cameroun est mesurable à travers la disparition complète de salles de cinéma, même dans les plus grandes villes comme Douala et Yaoundé. Leurs locaux sont souvent transformés en temples de groupes religieux charismatiques qui n’ont jamais autant prospéré que dans l’époque actuelle de grande détresse matérielle, culturelle et morale, et qui endoctrinent les populations à longueur de journée et parfois à longueur de nuit, au milieu du silence résigné et même complice d’une élite intellectuelle désorientée.

[5]    Les exemples sont nombreux de hauts potentiels Africains peu ou pas utilisés dans leurs pays et contraints à l’exil ou à l’indigence : Obama Sr, Tchuidjang Pouemi, Celestin Monga, Eric Tchindje, Achille Mbembe, Chinwa Achebe …

[6]    Nappy pour Natural Happy, est un mouvement prônant la beauté du cheveu naturel chez la femme noire ou métisse, contre le défrisage et les préjugés qui en découlent :

        http://ewope.over-blog.com/article-a-propos-des-cheveux-naturels-chez-la-femme-noire-99698251.html

[7]    http://ewope.centerblog.net/3575233-De-l-Afrique-a-l-occident--du-noir-au-blanc--le-regard-de-trois-jeunes-auteurs-incontournables

[8]    http://ewope.centerblog.net/2401393-Production-audiovisuelle-ivoirienne-l-envol

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 21:29

Voici bientôt 15 mois qu'un ingénieur forestier camerounais de 35 ans, Melvin Tchamba Ngassam, est porté disparu au Congo Brazzaville dans la nuit  du 7 au 8 avril 2011, alors qu’il y séjournait pour le compte de son employeur GTG Geospatial Technology Group, une multinationale ayant des filiales au Cameroun et au Congo.

La disparition inquiétante de cet ingénieur en mission de service soulève de nombreuses questions restées sans réponses, et le peu d’empressement des autorités camerounaises et congolaises à engager des recherches sérieuses pour le retrouver provoque notre légitime indignation. Pourtant il est du devoir tant des autorités camerounaises que de la société GTG employeur de cet ingénieur de déployer tous les moyens à leur disposition pour rechercher Mr Tchamba et pour éclaircir les circonstances de sa disparition.

  • Faut-il rappeler ici que les autorités camerounaises et leurs nombreuses représentations diplomatiques dans le monde qui sont entretenues aux frais du contribuable camerounais, ont le devoir de porter assistance aux Camerounais se trouvant en danger à l’étranger ? Un sentiment d’injustice et d’abandon nous accable, nous Camerounais, lorsque nous voyons les efforts que des pays organisés (notamment occidentaux) déploient pour secourir leurs ressortissants dans le besoin où qu'ils soient dans le monde. Personne ne choisit son lieu de naissance, et notre vie ne vaut pas moins que celle des citoyens de ces pays.
  • La responsabilité de son employeur GTG est également engagée, Mr Melvin Tchamba Ngassam ayant disparu dans le cadre d’une mission de service. Cette responsabilité couvre aussi bien le préjudice matériel causé à sa famille, que l’obligation de moyens qu’elle doit mettre en œuvre pour retrouver son employé disparu.

Il est regrettable et inacceptable que jusqu’ici, ces deux instances n'aient déployé qu'un effort minimum dans cette affaire. Les parents de Mr Tchamba épaulés par des acteurs de la société civile dont il convient de saluer l’implication, ont été les plus actifs à entreprendre des démarches diverses pour tenter de faire avancer les recherches. Parmi ces initiatives, il faut citer :

 

L’appel du Pr. Nyamsi pour l'Ingénieur Tchamba Ngassam Melvin :

http://www.youtube.com/watch?v=Uaz7kahZlvI&feature=email

 

Le portail du Comicodi, Commission indépendante contre la corruption et la discrimination :

http://www.comicodi.org/info/category/tchamba/

 

Des articles parus sur le web :

http://congo-liberty.com/?p=3493

http://www.journaldebrazza.com/article.php?aid=1414

http://www.aeud.fr/SOS-Disparition-d-un-Ingenieur.html

http://www.cameroun24.net/index.php?pg=actu&ppg=1&pp=1&id=2929

 

La voix de chacun de nous est importante, ensemble et en nombre nous pouvons obliger les autorités camerounaises et la société GTG à mobiliser les moyens adéquats pour retrouver notre compatriote Melvin Tchamba Ngassam, et pour faire toute la lumière sur sa disparition afin que les auteurs en soient identifiés et traduits devant les juridictions compétentes.

 

Eugène Wope

04/07/2012

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 23:41

Affaire du bébé volé de Vanessa Tchatchou : comment en sommes-nous arrivés à accepter l’inacceptable ?

 

Le Cameroun, c’est le Cameroun ... certes, mais le Cameroun n’est pas non plus n’importe quoi !

 

 

La lecture de l’article de Joli-Beau Koubé intitulé : « Affaire Vanessa Tchatchou. Et la tempête s'estompa ! », paru sur le site Camerounvoice.com le 26/05/2012  [1], force à une remise en question douloureuse et cependant nécessaire. Cet article livre une réflexion lumineuse à propos du combat désespéré et résolu de la jeune Vanessa Tchatchou pour retrouver son bébé volé.

Cet examen implacable et d’une grande lucidité va bien au-delà de la tragique affaire Vanessa, pour mettre en lumière de manière accablante mais justifiée la vacuité des grands et petits acteurs de la société civile camerounaise. Cette dernière accepte que tombe dans l’indifférence et l’oubli cette monstrueuse affaire de trafic de bébés. Sans que justice soit rendue, sans même qu’aucune réelle volonté de rendre cette justice ait été démontrée par les pouvoirs publics. Comme elle a accepté que la vérité ne se manifeste pas dans bien d’autres affaires graves et tragiques qui ont régulièrement frappé des citoyens innocents au cours de ces dernières décennies [1]. Dans des « pays normaux », comme souligne J.B Koubé, de tels affaires « non seulement dessouchent des gouvernements, mais bien plus, provoquent des mutations profondes dans l’environnement sociopolitique, dans un espace pouvant s’étendre au-delà des frontières nationales. ». Parce que le peuple dans ces pays est capable de se lever comme un seul homme pour exiger que le pouvoir respecte son droit à la Justice.

De ce point de vue, notre pays n’est pas un « pays normal ». Il est même très malade. Il est malade de son peuple qui accepte l’inacceptable.

L’agitation frénétique d’une multitude d’acteurs qu’on a observé au moment où cette affaire Vanessa s’est médiatisée semble avoir été un feu de paille destiné avant tout à éclairer certains acteurs se servant opportunément de cette affaire pour se mettre en scène au lieu de la servir, et qui se sont tus dès que les feux de la rampe médiatique se sont déportés vers d’autres sujets d’actualité. Laissant Vanessa continuer courageusement son combat dans la solitude et l’indifférence, comme elle l’a commencé le 20 août 2011 en constatant le vol de son bébé à l’hôpital gynéco obstétrique et pédiatrique de Ngousso à Yaoundé.

Honte à nous qui ne sommes même plus accessibles à l’indignation et à la compassion que portés par l’actualité, que motivés par la mise en scène de notre moi !

L’affaire de Vanessa est pourtant emblématique de la faillite d’un système dans son ensemble, et son combat celui de toutes les victimes des injustices et des violences infligées au quotidien à l’immense majorité de nos concitoyens par une clique de privilégiés arrogants et sans conscience. Vanessa, du haut de ses 17 ans, nous donne à tous des leçons de courage et de détermination, dans un combat pourtant bien inégal contre un système maffieux dont les ramifications remontent jusqu’aux couches privilégiées et puissantes de la société camerounaise. Il serait désespérant que son combat reste vain, cela signifierait qu’on peut tout faire subir à notre peuple sans craindre de réaction. Cela signerait notre NEANT, et cette issue je ne peux m’y résoudre, nous ne pouvons le permettre.

Cet article de Joli-Beau Koulé se conclut sur cette terrifiante résignation : «  le Cameroun, c’est le Cameroun ». Certes, mais le Cameroun n’est pas non plus n’importe quoi ! C’est cela que nous dit Vanessa, c’est la vérité que nous révèle l’admirable révolte de Vanessa. Aussi, REVOLTONS NOUS avec elle, c’est le moins que notre dignité d’homme puisse exiger.

 

Eugène WOPE

16/06/2012

 

[1] article paru sur le site Camerounvoice.com le 26/05/2012 : http://cameroonvoice.com/news/news.rcv?id=6984

 

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 16:45

Les lettres ouvertes de M. Marafa Hamidou sont un atout pour la conquête de la démocratie et de la bonne gouvernance au Cameroun

 

Croire le gouvernement camerounais et son président en mesure de mettre en œuvre une « opération épervier » respectueuse de l’intérêt du peuple et apte à rétablir la morale publique est une terrible erreur. Comment peut-on espérer du « chef bandit » qu’il neutralise ses acolytes au nom des principes moraux que lui-même a violé et continue de violer sans retenue ?

 

Comme dans les précédentes, la 4ème lettre ouverte de M. Marafat Hamidou révèle faits extrêmement graves qui confirment s’il en était besoin, que les autorités camerounaises ont depuis longtemps atteint un niveau de corruption et de prévarication vertigineux.

La généralisation de l’insouciante et de l’impunité, conjuguée avec une kleptomanie et une vénalité systématiques à tous les niveaux de la fonction publique, y compris et surtout dans les plus hautes sphères de l’état, ne laissent aucune chance de développement au Cameroun.

Cette 4ème lettre révèle notamment que :

-         La SAA South African Airways en charge de l’entretien des 2 avions Boeing 737 et 747 appartenant à la défunte CAMAIR, a corrompu des autorités du gouvernement camerounais et de la CAMAIR pour obtenir les contrats d'entretien de la flotte de cette compagnie, et a continué cette corruption afin de couvrir des « négligences grossières » dans l’exécution de ces contrats. Ces négligences sont probablement à l'origine du crash du Boeing 737 en 1995 à Douala, et de la perte en plein vol d'un réacteur du Boeing 747 en 1997 aux environs de Paris en France.

-         Une juridiction compétente a rendu « juridiquement nuls les contrats conclus entre SAA et CAMAIR ». La SAA a restitué à la CAMAIR les 32.500.000.000 (trente deux milliards cinq cents millions) francs CFA perçus dans le cadre de ces contrats, en plus des dommages et intérêts dont la lettre de M. Marafa ne précise pas le montant.

-         Ces sommes n’ont servi ni à indemniser légitimement les ayants droits des 71 victimes humaines de ces catastrophes aériennes, ni à renflouer les caisses de la défunte compagnie aérienne nationale qui aurait pu ainsi échapper à la faillite et éviter la mise en chômage de centaines d’employés camerounais. Aucun usage de ces fonds n’a été rendu public ni ne figure dans les comptes de l’état. On est fondé à postuler que ces milliards se sont évaporés dans les circuits bien huilés de la corruption qui sévit de manière endémique dans l’administration camerounaise.

La qualité de l’auteur de cette lettre - personnalité ayant occupé depuis une vingtaine d’années les plus hautes fonctions de la république – peut justifier de donner du crédit à ces révélations. Et le seul fait que celles-ci soient tardives, qu’elles sortent après que M. Marafa ait été débarqué du gouvernement, ne parait pas suffisant pour les déconsidérer, même dans le cas où un certain esprit de revanche animerait leur auteur. De nombreux éléments factuels - comme l’évaporation des 32,5 milliards de francs restitués à la CAMAIR, et l’absence de toute poursuite judiciaire des autorités camerounaises impliqués dans les faits de corruption ayant entraîné les accidents des avions de la CAMAIR, puis ladite restitution de paiements - ne paraissent pas sérieusement discutables.

Il est avéré que M. Marafa a été un acteur de la gabegie ayant conduit notre pays dans le gouffre. Lui-même fait état d’une longue proximité avec les plus hauts sommets de l’état, et il a sa part de responsabilité du désastre dans lequel s’enfonce notre pays depuis 30 ans. Cela ne constitue pas une raison pour jeter « le bébé avec l’eau du bain », les révélations qu’il fait sont autant d’éléments factuels dont nous avons besoin pour avoir des certitudes et non plus des soupçons, pour justifier et renforcer notre volonté du changement. Cette repentance, même tardive, est certainement un atout dans la lutte pour instaurer la démocratie et la bonne gouvernance au Cameroun.

Si de tels faits sont avérés - je n’en ai aucun doute pour ma part -, des faits gravissimes qui semblent avoir été portés à la connaissance du chef de l'état sans que ce dernier réagisse,  continuer dans ces conditions de croire le gouvernement camerounais et son président en mesure de mettre en œuvre une « opération épervier » respectueuse de l’intérêt du peuple et apte à rétablir la morale publique est une terrible erreur. Comment peut-on espérer du « chef bandit » qu’il neutralise ses acolytes au nom des principes moraux que lui-même a violé et continue de violer sans retenue ? Je n’ai jamais caressé un tel espoir.

Ces révélation ont la vertu de frapper les consciences, et de convaincre chacun de nous s'il en était encore besoin qu'il ne faut rien attendre du pouvoir en place aujourd'hui dans notre pays, que ce pouvoir ne peut que donner une mort lente et inexorable. La seule issue qui s’impose nécessite un changement d’acteurs au plus haut niveau des responsabilités. Pour ce changement, il y a urgence.

 

Eugène Wope

09/06/2012

 

Ajouté le 14/06/2012: Eugène Wope propose une analyse des conditions d'une alternance politique réussie dans cet article paru en juillet 2011 : De la necessité d'une alternance au Cameroun en 2011

 

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 15:48

Mondialisation et économie : l’urgence de refonder un écosystème économique assaini

 

Une opportunité pour l’Afrique

 

Par Eugène WOPE

 

Les dirigeants politiques des pays les plus développés semblent impuissants face à la grave crise économique qui menace la stabilité du monde. Une crise protéiforme (monétaire, financière, bancaire, écologique) qui pose de manière brutale la question de la pertinence des choix ayant conduit à la forme actuelle du système économique mondial.

Les sociétés humaines initialement compartimentées en ensembles politiques (nations), sphères culturelles, entités géographiques, ont évolué vers une intégration globale, à l’échelle planétaire, dont les effets demeurent incertains. S’il n’est pas question de remettre en cause ce processus de mondialisation en lui-même – inévitable du fait notamment des progrès techniques - il apparaît cependant que la manière dont il s’effectue peut avoir des effets plus ou moins bénéfiques sur les individus.

Ce processus de mondialisation, qui a commencé au 15e siècle avec notamment l’acquisition de la capacité de se projeter au loin grâce à la maitrise de la navigation maritime au long cours, s’est accéléré au cours des dernières décennies du fait de deux évolutions structurantes :

  • L’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (en particulier du téléphone portable et de l’Internet). Il se traduit par une réduction considérable des distances et des différences, et une unification de la vie à l’échelle de la planète.
  • La généralisation du capitalisme néolibéral [1] qui s’est transformée en marche triomphale avec l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980. La vision néolibérale du monde se fonde sur l’importance du (libre) marché et sa capacité intrinsèque à générer de la croissance économique ainsi qu’à trouver un équilibre de fonctionnement profitable à tous et produisant une répartition juste des fruits cette croissance (sous-entendu seuls les individus non méritants ne parviendront pas à en profiter). Elle se traduit par une dérégulation complète de l’activité économique et par une réduction drastique du rôle de l’Etat (ou de toute autre institution indépendante pouvant être dotée d’un pouvoir de réglementation). Cette doctrine politico-économique est bien résumée par cette formule lapidaire que le président américain Ronald Reagan, fraichement élu, a prononcé lors de son discours d’investiture le 20 janvier 1980 : « l'État n'est pas la solution à nos problèmes... L'État est le problème ».

Cet article s’attache à analyser les effets de cette mondialisation marquée par la généralisation du libre marché, sur la situation économique des pays et sur les peuples. Il ne traite pas des doctrines politiques qui l’ont accompagnée, dont l’expression la plus spectaculaire est sans doute apparue avec la montée en puissance des néoconservateurs américains au tournant des années 1980, avec des conséquences parfois tragiques comme dans le cas de la deuxième guerre d’Irak.

Il paraît clair aujourd’hui que l’écosystème politico-économique mondial souffre de graves déséquilibres structurels, qui doivent être corrigés afin de prévenir les risques d’un emballement incontrôlable conduisant à une déstabilisation globale de la planète aux conséquences imprévisibles. Cette nécessité d’une refondation apparaît dans un contexte mondial où les peuples prennent de plus en plus conscience d’avoir un intérêt commun à préserver l’équilibre de la planète ; où la démonstration est faite que la seule puissance militaire ne suffit pas pour imposer un point de vue, et que celle-ci doit prendre en compte la concertation avec les peuples ; où cette concertation nécessaire donne à ces peuples une opportunité d’expression de leurs différentes sensibilités et conceptions du monde, et par ce biais d’impulser un renouvellement et un enrichissement de la conception de la modernité qui n’est plus exclusivement européenne et occidentale. En particulier, l'Afrique a certainement un rôle important à jouer, en revalorisant par exemple la dimension sociale et le rapport à la nature qu'elle a su développer et affirmer au fil des siècles.

Avant d’exposer des options pouvant permettre de poser les bases d’un fonctionnement économique et politique plus viables à l’échelle de la planète, arrêtons nous d’abord sur les mécanismes ayant conduit aux crises répétées du système monétaire et financier (les causes), puis examinons les problèmes structurels qui en sont issus (les effets et conséquences).

 

DES CAUSES.

 

Les crises économiques sont apparues avec un caractère systémique à la suite du mouvement de libéralisation de la finance. Celui-ci a pris son essor au tournant des années 1960, avec le succès des théories corrélant cette libéralisation financière avec la croissance économique. De manière schématique, la libéralisation financière se traduit par une dérégulation des activités de financement de l’économie (mouvements de capitaux, prix, suppression des frontières entres activités et entre actifs …). Jusqu’au début des années 2000, et au cours des 30 années précédentes, la libéralisation financière comme accélérateur de la croissance économique a été le mot d’ordre des plus hautes instances économiques (F.M.I, Banque mondiale, O.C.D.E notamment). Le marché est alors tenu pour infaillible par de nombreux économistes, il est en tout cas présumé plus apte que les interventions massives de l’Etat à assurer une autorégulation permettant d’obtenir équilibre, croissance et plein emploi.

Ce mouvement de déréglementation franchit 2 étapes décisives avec :

  • La libéralisation du marché des changes (mars 1973). L’abandon de la fixité des taux de change des diverses monnaies par rapport à l’étalon dollar concomitamment avec l’abandon par l’administration Nixon du rattachement nominal du dollar à l’or, signent de fait la fin du système de Bretton Woods [2] qui avait pourtant régi avec un certain succès le système économique mondial au cours de la période dite des Trente Glorieuses (1945-1974), période marquée par une forte croissance économique et l’opulence du monde occidental . Cette double sécurité permettait d’une part de contenir dans une certaine mesure la tentation du gouvernement Américain d’utiliser inconsidérément la planche à dollar pour financer son économie avec le risque de susciter et propager de l’inflation à toute l’économie de la planète, et d’autre part de limiter la volatilité des cours de change qui compliquent les prévisions économiques.
  • La libéralisation du marché des obligations, qui a pris son ampleur au tournant des années 1980. Les Etats sont conduits à se financer sur le marché comme n’importe quelle entreprise au lieu de s’adresser à une banque centrale, et sont ainsi soumis aux variations incontrôlables de taux d’intérêt et de taux de change imposées par un marché devenu tout puissant et qui leur laisse peu de marge de manœuvre.

Cette approche néolibérale de l’économie s’oppose à la vision d’un libéralisme plus classique, d’essence keynésienne [3], dans laquelle l’Etat a un rôle à jouer dans le domaine économique (notamment dans le cadre d’une politique de relance), les marchés livrés à eux-mêmes ne conduisant pas forcément à l’optimum [4]. Pour les tenants de cette nouvelle approche libérale, toute régulation financière est une menace pour la liberté d’entreprendre et une entrave à la croissance économique. Les effets bénéfiques sur l’individu (en termes d’emploi et de pouvoir d’achat) et sur un pays (en termes de balance commerciale) ne sont plus considérés comme des éléments d'évaluation de la validité de ce modèle de société, ils sont érigés de manière arbitraire en conséquence logique, naturelle et automatique d’un modèle néolibéral accompli dans sa plénitude. Sauf qu’il est impossible aujourd’hui de démontrer une corrélation entre la libération financière et la croissance économique, et même simplement de démontrer que cette libéralisation soit nécessaire. L’exemple des Trente Glorieuses montre même qu’un certain niveau de contrôle des opérations financières par les pouvoirs publics n’est pas incompatible d’une prospérité économique.

Ce mouvement de dérégulation financière a profondément marqué le paysage économique mondial, et produits quelques effets indésirables dont :

  • le développement de la spéculation financière comme instrument privilégié de production du profit, à travers notamment les produits dérivés,
  • la mauvaise redistribution des fruits de la croissance économique,
  • une certaine atrophie des secteurs industriels traditionnels (dans les pays anciennement industrialisés) victimes du déplacement massif des capitaux vers les activités financières plus rémunératrices.

Les produits dérivés (CDS, CDO …) [5], qui sont des sortes d’assurance qu’on prend pour se protéger de la volatilité des cours de la bourse, et plus généralement les transactions financières, ont pris une place démesurée dans l’économie, au point de réduire la part de l’économie réelle (production de biens et services) à moins de 2% du volume total des montants financiers échangés dans le monde aujourd’hui [6]. Ce sont des produits hautement spéculatifs, émis par les grandes banques à hauteur de montants globaux dépassant de très loin la richesse réelle dont elles disposent (fonds propres), et dont les variations devenues incontrôlables mettent en péril tout l’édifice financier mondial. Un tel modèle spéculatif n’a de chance de fonctionner (dans un équilibre instable) que dans le cadre d'une croissance continuelle. Beaucoup ont cru à tort qu'un tel cycle de croissance infinie soit possible, croyance évidemment erronée (autant que la croyance en l’alchimie et à la transmutation des métaux en or!).

L’altération des mécanismes de redistribution des fruits de la croissance se traduit notamment par le fait que lorsqu’une société gagne de l’argent, celui-ci est distribué prioritairement et majoritairement en dividendes à ses actionnaires, et très peu en salaires aux employés productifs ; lorsqu’elle en perd, mettant au passage des milliers de personnes au chômage, c’est en dernier ressort l’Etat et donc le contribuable qui règle la note. A cela il convient d’ajouter l'avidité de l’élite politique et des grandes entreprises cotées en bourse, gavée de bonus et d’augmentations salariales vertigineuses, qui accentuent les inégalités entre une minorité de riches dont les revenus ne cessent de croître et une majorité acculée dans la précarité et la pauvreté. Ce système, qui a établit et légitimé la captation de l’essentiel de la richesse produite par une minorité détentrice du capital, fonctionne au détriment de la classe moyenne. Pour cette dernière, les mécanismes d’ascension sociale à travers la redistribution des richesses produites ne jouent plus, conduisant à un déclassement de plus en plus massif des travailleurs - fragilisés par la contraction de leurs revenus conjuguée à l’instabilité de l’emploi - vers les couches sociales basses et paupérisées. Ce phénomène s’observe aujourd’hui dans la société américaine et dans les pays industrialisés d’Europe. Cet affaiblissement de la classe moyenne présente un grave danger, la croissance en volume et en niveau de revenu de la classe moyenne constituant un facteur clé du dynamisme d’une société. « Le libre marché n'équivaut pas à une permission de prendre tout ce que vous voulez de tous ceux que vous pouvez », cette déclaration du président américain Barack Obama en personne, représentant de l’économie la plus libérale qui puisse être, indique sans doute qu’un seuil de tolérance est franchi, et qu’un minimum de contrôle s’avère nécessaire pour obtenir un système permettant d’apporter la prospérité au plus grand nombre.

Notons enfin que le rétrécissement de l’activité industrielle classique, créatrice de biens économiques réels qui seuls peuvent assurer la stabilité et la survie à long terme, introduit un déséquilibre structurel qui n’est plus tenable.

 

AU DESEQUILIBRE STRUCTUREL.

 

Les manifestations les plus graves de ce désordre sont liées à la destruction des emplois et au transfert du pouvoir de la sphère politique vers les marchés et les détenteurs du capital.

 

Délocalisation et destruction des emplois.

La recherche d’une rémunération toujours plus élevée du capital a conduit les entreprises des pays occidentaux à délocaliser massivement leurs usines vers les pays à bas coûts salariaux, profitant d’un marché et d’une production industrielle mondialisés. Cette délocalisation se traduit par la désindustrialisation de l’occident qui s’accompagne d’une destruction accélérée des emplois. Ces conséquences désastreuses ont été longtemps minimisées, pour les principales raisons suivantes :

  • La croyance que la baisse des prix des produits importés des pays à bas coûts génère une augmentation mécanique du pouvoir d’achat profitable à tous.
  • La spécialisation technologique comme facteur concurrentiel différenciant permettant de compenser par l’exportation de produits à haute valeur ajoutée (donc vendus plus chers) le manque à produire généré par la délocalisation des usines traditionnelles.

La pertinence de ces arguments est remise en cause par la flambée du chômage dans les pays désindustrialisés, et par des pressions à la baisse que cette conception de la mondialisation engendre sur les salaires de la classe moyenne. La délocalisation ne s’étant pas accompagnée d’une politique efficace de reconversion des salariés mis au chômage vers des emplois plus qualifiés, elle provoque un vrai désastre social. La frange de la population peu qualifiée, déjà fragile, voit les possibilités d’emploi disparaître, et le risque de précarisation augmenter. Si la spécialisation technologique peut apporter momentanément une réponse à la compétition des nouveaux acteurs industriels issus des pays émergeants, elle ne met pas à l’abri éternellement. L’information et la connaissance se mondialisant elles aussi, cette évolution met à terme à la portée de tout pays organisé de manière adéquate, n’importe quelle technologie humaine, même la plus pointue. Les sociétés occidentales développées, qui ont longtemps bénéficié des facilités du libre échange et de l’absence de barrières douanières lorsqu’elles étaient seules à prospérer, doivent se préparer à faire face à la concurrence aigüe de ces nouveaux acteurs à l’appétit d’autant plus aiguisé qu’ils aspirent eux-aussi à gouter aux bienfaits de la croissance économique. Ces difficultés semblent insurmontables pour des sociétés anciennement industrialisées qui, à l'exception notable de l'Allemagne et du Japon, auront tout misé sur le tertiaire (les services), en permettant le démantèlement massif de leurs usines, lesquelles constituent en fin de compte le véritable moyen permettant de produire durablement de la croissance, et non une simple redistribution par transfert de la richesse des masses vers une minorité contrôlant le capital. A moins d’entreprendre un réexamen critique des bénéfices réels de la mondialisation sur la croissance et la redistribution du pouvoir d’achat, et d’engager les mesures correctives permettant d’en atténuer les excès.

Enfin, la baisse des prix liée à la mondialisation, bien que réelle, ne saurait être un argument car même moins chers, les produits restent inaccessibles à des individus sans revenu. Cette baisse se traduit le plus souvent par une accumulation chez des personnes qui jouissent déjà d’un pouvoir d’achat (par exemple achat de plusieurs automobiles là où une aurait suffi …).

 

Transfert du pouvoir des politiques aux financiers.

La montée en puissance des marchés régis par les seules lois du libre échange à conduit à la concentration d’un pouvoir croissant entre les mains des détenteurs de capitaux (les banques notamment), qui échappe peu à peu à tout contrôle y compris au contrôle de l’Etat. La conséquence logique est un transfert progressif du pouvoir de décision de la classe politique vers le monde de la finance, conduisant fatalement la société (vue comme espace collectif d'organisation de la vie des individus) à une catastrophe du fait de la confusion des rôles entre ces deux catégories d’acteurs.

Contrairement au politique dont la vocation est de gérer la société dans l'intérêt général, le financier est exclusivement intéressé par la recherche de son profit, et il n’hésite pas à réaliser ce profit même lorsque cela se fait au détriment de l'intérêt collectif (il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, la préservation de l’intérêt général n’est simplement pas dans sa vocation). Il ne recherchera pas à redistribuer équitablement la richesse produite entre les acteurs de cette production, si rien ne l’y oblige.

Un encadrement de l’activité économique s’avère donc nécessaire, les acteurs économiques ne pouvant trouver en eux-mêmes la motivation nécessaire pour se contrôler et limiter leurs excès. Il est nécessaire que le pouvoir politique (l’Etat) retrouve les capacités de décisions suffisantes pour rééquilibrer le fonctionnement des marchés en faveur d’une meilleure protection des travailleurs et des consommateurs. Il paraît opportun à ce point de notre exposé, d’énoncer deux évidences qui ne sont sans doute pas suffisamment rappelées :

  • Si la production des richesses ne peut se faire sans les capitaux, ces capitaux eux-mêmes ne peuvent produire des biens économiques réels (génératrices de croissance) qu’avec le travail des individus (l’utilisation spéculative des capitaux génère essentiellement un simple transfert de richesse au bénéfice des détenteurs de ces capitaux).
  • Le profit ne saurait se justifier au détriment de l’intérêt collectif et de l’équilibre de la planète.

Notons enfin que l’homme politique tire sa légitimité du choix des citoyens à travers le jeu démocratique, il rend compte à ces derniers qui peuvent en principe le démettre. Les détenteurs de capitaux, qui contrôlent les marchés dont les peuples subissent la loi très souvent à leurs dépends, ne représentent qu’eux-mêmes (leurs propres intérêts). Il est par conséquent suicidaire de maintenir ce système dans lequel les marchés exercent autant d’influence sur la société en dehors de tout contrôle.

 

MODELE DE SOCIETE EN CAUSE.

 

Les désordres engendrés par cette mondialisation régie par la libéralisation financière et économique rendent ce système intenable en l’état. Plus fondamentalement, il s’impose la nécessité de reconsidérer le modèle de société actuel, défini à travers une vision européenne et occidentale de la modernité marquée par le triomphe de l’individualisme et de l’hédonisme.

Cet individualisme conduit à la déconstruction de tous les repères, au nom de la liberté individuelle, du droit de choisir. Mais choisir quoi au juste ? Comment peut-on être sûr qu’un choix n'est pas influencé par la pensée dominante du moment? Comment un individu peut-il être sûr d’avoir les moyens de protéger "sa liberté de choix" face à ce qu'on doit considérer comme l'intrusion et la dictature de la publicité et du tout communiquant imposé par les nouvelles technologies ? Cet hédonisme consacre le triomphe de l’instantanéité, de la forme sur le fond, la culture de consommation, le refus de toute forme de contrainte : culture du jetable, accumulation de biens matériels, recherche de la perfection physique (via notamment la chirurgie esthétique), relativisation rampante des mœurs ...

Il n’est évidemment pas question ici de remettre en cause les bienfaits du progrès et de la modernité en soi, il s’agit de reconsidérer la conception européenne et occidentale de cette modernité fondée notamment sur des choix de société dont l’universalité est remise en cause (le lecteur est invité à se reporter aux nombreux débats agitant actuellement la société occidentale : rapport à la religion, orientation sexuelle, choix du genre, la place de la femme, le rapport homme/femme, notion de viol conjugal, remise en cause de l’usage de l’appellation « Mademoiselle », rapport à l’enfant …).

Le triomphe électoral des partis islamistes dans les pays arabes récemment libérés du joug de la dictature est un signe qui ne trompe pas à cet égard. Les motivations de ce vote en faveur des partis islamiques ne sont pas uniquement religieuses, elles traduisent sans aucun doute un rejet de toutes les compromissions des régimes en place et des excès de la mondialisation (économique aussi bien que culturelle). C’est un parti pris réducteur que de considérer à priori que le vote en faveur d’un parti religieux traduit nécessairement un retour à l’obscurantisme des temps anciens [7] et un risque pour les libertés et la bonne gouvernance. Cette méfiance est telle en occident que chaque fois qu’un pays a voté librement en faveur d’un parti islamiste, dans des élections parfaitement régulières, de nombreuses voix se sont aussitôt élevées pour disqualifier ces élections et jeter de la suspicion sur les intentions des vainqueurs, comme dans le cas du Front islamique du salut (FIS) en Algérie au début des années 1990, du Hamas [8] en Palestine en 2006, et maintenant de la Tunisie et de l’Egypte.

Pour revenir à l’angle économique de cette analyse, il convient de remarquer qu’aucune relation de causalité n’a pu être établie entre la religion et la croissance économique. Au sein de l’Europe elle-même, des partis politiques d’inspiration chrétienne (démocratie chrétienne) ont contribué à la modernisation de la société et au progrès économique, par exemple dans la Bavière allemande, en Flandre belge ou dans la Vénétie italienne. La société israélienne fonctionne parfaitement selon des règles démocratiques (du moins pour le citoyen israélien) malgré la poussée significative de l’extrême droite religieuse dans toutes les élections récentes. La Thaïlande bouddhiste à 95% est un dragon économique alors que la Birmanie qui partage avec elle cette même religion peine à s’extraire du sous-développement. Enfin le gouvernement Turc, bien qu’issu du parti islamiste AKP [9] au pouvoir, est conduit par des dirigeants modernes et compétents, à l’image de son premier ministre Recep Tayip Erdogan. Ce gouvernement a su entreprendre des réformes qui ont permis la croissance économique et la modernisation du pays. Mr Erdogan a gagné 3 fois les élections dans son pays, score que de nombreux dirigeants de pays occidentaux envieraient, et qui devrait les inciter à réfréner avec humilité leurs ardeurs à vouloir imposer une vision unique de la modernité au reste du monde.

Les choix des autres peuples doivent être respectés, et ne doivent pas être compris comme l’expression d’une haine de l’occident et le rejet de toute valeur portée par cette dernière. L’appropriation d’un modèle, en l’occurrence le modèle de modernité et de démocratie défendu par l’occident, pour être harmonieuse et assumée, doit se faire dans la réinvention de ce modèle et non à travers une copie conforme. On ne saurait postuler sans soulever des contradictions insurmontables que la modernité et la cohésion soient nécessairement antinomiques de la diversité des formes d’organisation sociales, et que par exemple la séparation de la religion et de l’Etat soit une condition nécessaire d’accès à la modernité [10].

 

REFONDER UN ECOSYSTEME ECONOMIQUE PLANETAIRE ASSAINI.

 

Les crises économiques répétées et les tragédies humaines provoquées par les dérives de la mondialisation imposent la nécessité de repenser les bases du système économique planétaire, pour empêcher que l’intégration globale inévitable se fasse au détriment d’une grande fraction de la population mondiale condamnée à la précarité et sans aucune chance de pouvoir s’élever dans l’échelle sociale. Les révolutions arabes déclenchées en Tunisie au printemps 2011 sont une réaction aux excès du système financier et du capitalisme mondialisé. Le mouvement des indignés apparu en Espagne à la Puerta del sol à Madrid, et qui s’est étendu dans plus de 70 pays à travers le monde y compris en Israël et à Wall Street, en est directement inspiré. Les peuples partout dans le monde sont en révolte. Comme Diogène cherchant un homme, ils cherchent un nouveau système mondial à visage humain, avec moins prédation et plus de redistribution.

Nous n’avons évidemment pas la prétention de dessiner l’architecture précise de ce nouveau système et de proposer un plan dont l’application à la lettre permettrait à coup sûr de résoudre la crise et les instabilités du système. Personne n’est en mesure de proposer une telle solution de manière sérieuse. Cependant, à partir de l’analyse précédente, il est possible d’identifier des pistes d’action pouvant permettre de refonder un écosystème planétaire assaini. Ces pistes devraient permettre dans un premier temps d’atténuer les incidences problématiques de la mondialisation sur les individus en termes d’emploi et de pouvoir d’achat. Il est possible dans un second temps, par approches successives, en confrontant les résultats obtenus avec les mesures prises, de procéder par corrections successives jusqu’à l’obtention de progrès significatifs et décisifs. Ces mesures et corrections ne peuvent produire leur plein effet qu’au travers d’une action politique volontariste, non ambiguë, et de ce fait courageuse parce qu’elle se mettrait en accord avec cette maxime du Cardinal de Retz [11] : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépends » ; une action qui puisse convaincre le peuple (travailleurs, consommateurs) qu’elle n’est pas réalisée à ses dépends, qu’elle est menée avec compétence et rigueur.

Avant de présenter ces pistes, illustrons les contradictions (on pourrait même parler d’un manque d’envergure [12]) des gouvernements européens dans gestion de la crise économique travers la politique des prix de l’énergie (pétrole) et le traitement du déficit public (critères de Maastricht).

Au moment le plus aigu de l’envolée du  prix du pétrole en 2008, avec un prix du baril qui a grimpé jusqu’à 150 dollars, le prix de l’essence a de manière concomitante suivi la même courbe ascendante pour atteindre environ 1,50 euros le litre à la pompe en France par exemple. Entretemps, le prix du baril est redescendu jusqu’aux alentours de 70 dollars (avec ensuite une légère remontée), mais le prix de l’essence à la pompe est resté scotché autour de 1,40 euros le litre. Il est difficile dans de telles conditions de convaincre le consommateur que « quelqu’un ne lui fait pas ses poches » ! Concernant le critère de Maastricht pour les déficits publics des pays de l’Union Européenne, fixé à un maximum de 3%, la faiblesse relative de ce plafond fausse l’appréciation de l’ampleur de la dette des Etats et du rythme de progression de celle-ci. En effet, selon le critère de Maastricht, le déficit se rapporte au PIB, mais lorsqu’on le rapporte aux recettes d’un pays, son taux peut grimper jusqu’à 40% à 50%. Cela revient donc à dire qu’en l’absence de croissance (c’est le cas dans la plupart des pays d’Europe), et en maintenant le même volume des dépenses, un pays dépense chaque année 1,4 à 1,5 fois le montant de ses recettes (sans même compter la charge de la dette). On voit par là que si rien n’est fait, la dette des Etats se creuse indéfiniment et conduit ceux-ci à une banqueroute certaine. En réalité, compte tenu de la faiblesse de la croissance, il faudrait viser non pas 3% mais l’équilibre 0% pour seulement arriver à stabiliser le niveau de la dette, sans même parler de la rembourser. Il convient d’expliquer clairement cela aux citoyens, ce que les gouvernements en place s’abstiennent de faire.

Les actions pouvant être développées pour corriger les dérives du système devront notamment s’attacher à :

  • libérer le pouvoir politique de l’emprise de la finance,
  • redonner un certain pouvoir de régulation des marchés aux instances politiques,
  • taxer de manière dissuasive les transactions financières spéculatives,
  • éliminer les paradis fiscaux,
  • rétablir la possibilité d’ériger de manière ponctuelle et négociée des barrières douanières,
  • favoriser l’émergence d’un monde multipolaire où chaque pôle jouit de l’autonomie suffisante pour influer sur les décisions engageantes pour sa stabilité et sa survie.

Une des causes de la faiblesse des dirigeants politiques provient de l’importance croissante de l’argent dans le processus des élections. La nécessité de préparer sa réélection oblige l’homme politique à ménager les intérêts de ceux qui financent sa prochaine campagne. Dans les démocraties occidentales aujourd’hui, le président élu passe pratiquement la deuxième moitié de son mandat à préparer sa réélection, évitant ou différant toute décision importante de peur de mécontenter l’électeur ou le soutien financier. Ce temps est perdu. La dernière bataille en Amérique autour du relèvement du plafond de la dette aurait pris une tournure moins pathétique si le président américain n’avait à cœur de ne pas compromettre ses chances de réélection.

Pour s’affranchir de cette contrainte, il faut libérer les hommes politiques de l’obsession du second mandat. Une solution possible serait une réforme instituant un seul mandat, non renouvelable (consécutivement), dont la durée pourrait être allongée à 6 ou 8 ans pour laisser le temps nécessaire à la mise en place d’un programme politique sérieux. Une telle approche présente plusieurs avantages :

  • Le président ne serait plus accaparé par sa réélection et se consacrerait à 100% à diriger le pays.
  • L’opposition gagnerait moins à critiquer systématiquement l’action du gouvernement (celui-ci n’est plus un adversaire de la future échéance électorale) et plus à élaborer et expliquer son programme politique pour la prochaine mandature. Le gouvernement en place rencontrerait moins d’entraves.

Cette évolution pourrait éventuellement être encadrée par une disposition inspirée de la notion d’ « empeachment » du droit américain, pour obliger le président à rester dans les limites de la légalité. Elle devra s’accompagner de la restauration d’un pouvoir de régulation de l’Etat, afin que les instances politiques puissent prendre en compte l’intérêt collectif à travers des mesures permettant de corriger les excès du capitalisme et d’atténuer les conséquences négatives de la mondialisation.

Une taxation dissuasive des activités spéculatives devrait permettre de réorienter les flux financiers vers des activités de production plus classiques et génératrices d’emplois à divers niveaux de qualification. Il n’y a en effet aucune justification économique à ce qu’un produit (une cargaison de pétrole par exemple) puisse être achetée et revenue un grand nombre de fois entre le lieu de production et sa destination, en prélevant des commissions sur chacune de ces transactions qui se répercutent au final sur le consommateur.

Il est également indispensable de rétablir une certaine visibilité du monde de la finance (et pas seulement de ses effets). Le monde de la finance n’est presque jamais incarné visuellement, alors qu’il devient plus clair chaque jour que ce milieu décide de l’avenir des Etats, y compris des Etats les plus puissants et les plus démocratiques, et du sort des travailleurs partout sur la planète. Comme aux hommes politiques, le citoyen doit pouvoir lui demander des comptes. Dans cette optique, l’élimination des paradis fiscaux paraît une mesure pouvant contribuer à responsabiliser ces acteurs économiques.

Il peut s’avérer nécessaire, par exemple pour laisser du temps au développement et à l’organisation de marchés intérieurs et de producteurs locaux, de rétablir des barrières douanières négociées, et des taxations ciblées et limitées dans le temps. Par exemple l’importation massive de volailles européennes subventionnées en Afrique (dit poulet congelé) est une véritable catastrophe pour les producteurs locaux, qui se retrouvent ruinés par une concurrence qu’ils ne peuvent suivre avec le retard actuel de leurs méthodes agricoles et sans aucun soutien de leur gouvernement.

L’émergence d’un monde multipolaire, avec la montée en puissance de l’Asie et de l’Amérique latine - en contrepoids de l’influence du bloc occidental entrainé par les Etats-Unis - et peut-être demain de l’Afrique, devrait atténuer la tentation de recourir aux rapports inégaux que cet occident a imposé au reste du monde jusqu’à maintenant. Il n’échappe aujourd’hui à personne que parce que la Chine et l’Inde ont accumulé suffisamment de capitaux pour passer des commandes de montants très importants aux entreprises occidentales, ces pays disposent par ce biais de moyens très efficaces pour obtenir d’importantes concessions ou compensations de la part de ces occidentaux, à l’occasion de la signature de contrats [13][14].

La gravité des désordres économiques engendrés par la mondialisation, ainsi que leur caractère systémique, imposent que toutes les mesures exposées dans cet article, et sans doute d’autres, soient entreprises simultanément et sans délai. S’impose également la nécessité de réfléchir à une gouvernance mondiale pour les grands enjeux de la planète, parmi lesquels l’enjeu écologique (préservation de la planète) et la redistribution du pouvoir d’achat à travers notamment l’emploi. Cela peut être l’occasion de poser les bases d’une gestion concertée de la planète tenant compte de la diversité des peuples et des conceptions du monde.

 

Eugène WOPE

19/12/2011

 

 

[1]   (Source Wikipedia) Le terme de néolibéralisme désigne aujourd'hui un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale -ou supposées telles- qui partagent un socle d'idées communes :

·         de façon critique : la dénonciation du développement excessif de l'Etat Providence dans les pays développés après 1945 et de l'accroissement des interventions publiques dans l'économie.

·         de façon positive : la promotion de l'Économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique. Les partisans du néo-libéralisme recommandent de fortement restreindre les interventions étatiques dans l'activité économique.

[2]   Les accords de Bretton Woods sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international en 1944, avec la consécration du rôle pivot du dollar américain et la création d’organismes chargés de maintenir la stabilité de ce système et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre : Banque Mondiale (BM), Fond Monétaire International (FMI), Organisation Mondiale du Commerce (OMC) créée plus tard en 1995, …

[3]   John Maynard Keynes (5 juin 1883 - 21 avril 1946) est un économiste britannique de notoriété mondiale, principal artisan avec l’Américain Harry Dexter White des accords de Bretton Woods en 1944.

[4]   (source Wikipedia)

[5]   CDS (Credit Default SWAPS)
CDO (Collateralised Debt Obligation)

[6]   C’est là également que se situe l’origine de tout le débat actuel sur la taxation des transactions financières, abordé notamment dans l’article suivant :
http://www.quebecdroite.com/2011/10/des-extraits-du-rapport-taxer-les.html.

[7]   A noter par exemple qu’un tiers des Tunisiens vivant en France ont voté pour le parti religieux Ennahda lors de la première élection post Ben Ali.

[8]   Le Hamas (« ferveur » en arabe), acronyme partiel de harakat al-muqâwama al-'islâmiya (« Mouvement de résistance islamique »), est un mouvement politique et religieux palestinien se revendiquant de résistance, créé en 1987 par Sheikh Ahmed Yassin, Abdel Aziz al-Rantissi et Mohammed Taha, tous trois issus des Frères musulmans.

[9]   Le Parti pour la justice et le développement ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi) est au pouvoir en Turquie depuis 2002.

[10] En France par exemple, dont l’histoire est marquée par une forte tradition de laïcité, l’élite intellectuelle et politique a coutume de crier à l’obscurantisme, à la dérive autoritariste dès qu’il n’y a pas de séparation stricte entre la religion et l’Etat, avec d’autant plus de véhémence que ladite religion n’est pas d’essence judéo-chrétienne (surtout lorsqu’il s’agit de l’islam, perçue à priori comme incompatible avec la démocratie et avec les institutions républicaines). Il n’est pas sûr que cette séparation de l'Etat et de la religion soit aussi nette par exemple aux Etats-Unis ou en Israël, 2 pays pourtant incontestablement modernes et démocratiques.

[11] Jean-François Paul de Gondi, plus connu comme le cardinal de Retz, est un homme d'État et écrivain français né à Montmirail le 20 septembre 1613 et mort à Paris le 24 août 1679.

[12] Depuis 18 mois, chacune des déclarations martiales des dirigeants européens a été démentie par les faits : cordon sanitaire autour de la Grèce, plan de retour à l’équilibre, promesse de remboursement intégral de la dette souveraine, engagement solennel à sauver la monnaie unique et l’intégrité de la zone euro …

[13] Dans l’affaire du rachat en 2006 d’Arcelor (fleuron de l’industrie sidérurgique européenne) par le groupe indien Mittal Steel qui est devenu à cette occasion le plus gros producteur d’acier au monde (sous la dénomination ArcelorMittal), de nombreux observateurs ont noté que cette opération n’a finalement obtenu l’accord des gouvernements français, espagnol et luxembourgeois que parce que l’Inde l’a mise dans la balance pour les importants accords commerciaux (aéronautique, nucléaire) signés par le président Jacques Chirac lors de sa visite en Inde cette année là.

[14] La signature de gros contrats commerciaux en Chine a souvent pour corollaire le transfert à terme des technologies :
http://chinoiseries.over-blog.fr/article-aymar-de-chaunac-l-ingerence-economique-chinoise-est-multiforme-60823028.html

 

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